Le Reich d’après le Reich

Le Reich d’après le Reich

– Bon, si on se calait un petit weekend là, je t’avoue que je ne serais pas contre, ça me ferait un peu de bien.

– Ah ben oui, riche idée. Je vote pour.

– Très bien. Je te propose…début mai ?

– Ce serait pas mal.

– Ben le weekend du 7-8 alors ?

– Ah non. Pas possible.

– Flûte.

– Je suis désolé, mais tu comprends le 8 mai, je considère ça comme un peu sacré. Le 8, je célèbre et je commémore.

– J’oublie parfois à quel point tu es nostalgique de la réélection de Mitterrand.

– Mais non, banane !

– Quoi, tu as voté Chirac ?

– J’ai…non mais oh, tu sais aussi bien que moi qu’en 1988 j’aurais voté Cobra ou Musclor, escroc !

A la base c’est un truand et son bras gauche est un faux…uh, il a ses chances.

– D’accord, d’accord, je reconnais que je pousse un peu. J’imagine que tu fais plutôt allusion au 8 mai 1945.

– Ben oui. C’est quand même une date majeure.

– Indubitablement.

– La fin de la guerre.

– En effet.

– La défaite du fascisme.

– Bonne nouvelle.

– la fin de l’Etat nazi.

– Euh…non.

– Et le début d’une nouvelle èr…comment ça non ?

– Ben non.

– Je…mais…enfin si ! Le 3e Reich capitule, fin des Nazis à la tête de l’Allemagne.

– Mmm…non.

– Quoi, tu vas encore aller me raconter qu’Hitler n’est pas vraiment mort le 30 avril ?

– Non, autant que je sache on en a effectivement été débarrassé ce jour-là, il a fallu le temps.

– Alors quoi ?! Le coup de l’Etat nazi profond dont les cadres ont continué à tirer les ficelles pendant encore des années après le conflit ?

– S’il s’agit de dire que la purge n’a pas été complète, j’aurais tendance à dire que ça se défend. Mais ce n’est pas à cela que je pense.

– Alors quoi ?

– Flensburg.

– Mais c’est quoi Flensburg ? Un chancelier caché, un projet secret, un code ?

– Ah non, Flensburg est une ville du Schleswig-Holstein. Qui n’a pas l’air vilaine, d’ailleurs.

Uh. C’est louche.

– Et donc ? Quel est le rapport ?

– Eh bien c’est à Flensburg qu’est tombé l’Etat nazi. En juin 1945.

– En juin ? Mais non !

– Que si. Et puisqu’on est dans le Schleswig-Holstein, mentionnons également la petite bourgade d’Aumühle.

– Et pourquoi on la mentionnerait ?

– Parce que c’est là qu’est mort le dernier maître de l’Allemagne nazie. Le 24 décembre 1980. Pour Noël.

« Ouaiiiis, crève ! »

– Ecoute, je ne nie pas l’intérêt de l’exercice au plan littéraire, mais là ça commence à bien faire tes uchronies et histoires parallèles. Je te prie instamment de cesser de raconter n’importe quoi.

– Tu sais aussi bien que moi que j’en suis incapable sur la durée, mais en l’occurrence il n’y a là rien que de très établi historiquement. Très établi mais mal connu, je te l’accorde. Il est sans doute utile de revenir sur la fin de la Seconde Guerre en général et du 3e Reich en particulier.

– Je t’en prie.

– Nous sommes au printemps 1945, et les choses commencent à sentir bon. Ce qui veut dire qu’elles commencent à sentir vraiment mauvais pour l’armée allemande. Les Alliés progressent à l’est comme à l’ouest, et la perspective d’une jonction entre les deux fronts se rapproche tous les jours. Le commandement de l’armée est transféré au Haut Commandement, Oberkommando der Wehrmacht, qui s’installe à Rheinsberg. Parallèlement, deux gouvernements civils et militaires sont mis en place le 15 avril, au sud et à l’ouest sous l’autorité du maréchal Kesselring à Pullach, et au nord et à l’est sous celle de l’amiral Dönitz à Plön.

– Mmmh, attends, Dönitz, ce nom me dit quelque chose.

– J’espère bien, on l’a déjà mentionné. Karl Dönitz sert comme officier de marine pendant la Première Guerre. Puis dans l’entre-deux-guerres, il publie un livre sur l’arme sous-marine dans lequel il théorise la guerre contre la flotte marchande plutôt que militaire. Au début de la Seconde Guerre, il est en charge des sous-marins, et c’est alors qu’il développe la stratégie de la meute de loups, c’est-à-dire l’attaque des convois marchands par des groupes de 4-5 sous-marins. C’est sous son commandement que les sous-marins allemands infligent d’importantes pertes aux convois transatlantiques. Malheureusement pour lui et heureusement pour le reste du monde, la Grande-Bretagne met alors en place la parade parfaite : des jeunes étudiantes qui jouent à la guerre.

– Ah mais oui, l’unité WATU !

– Exactement. Les tactiques développées par ces gamines sur un plateau géant de bataille navale permettent aux Alliés de tailler des croupières à la Kriegsmarine. Dönitz, qui en a entre-temps pris la tête avec le grade de grossadmiral…

« Non, c’est juste l’uniforme qui boudine un peu. »

…désigne même la cellule WATU comme l’ennemi numéro 1 de la flotte.

– Bon, si je suis bien ça ne coule pas sa carrière.

– Non, en 1945 Dönitz bénéficie de la confiance d’Hitler, c’est comme ça qu’il se retrouve à la tête du gouvernement du nord-est.

– C’est peut-être parce que c’est un militant nazi acharné ?

– Ce n’est pas grâce à ça qu’il a fait carrière, puisqu’il n’adhère au parti nazi qu’en février 44. Pas vraiment le sens du timing sur ce coup. Pour autant il défend des positions tout à fait antisémites, anti-anglaises, anti-slaves, et anti-soviétiques.

– Bien, bravo.

– Les troupes américano-britanniques et soviétiques opèrent leur jonction le 25 avril sur l’Elbe, à Torgau.

– Ca sent le roussi.

– Exactement, par conséquent le 27 avril, Dönitz, Himmler, et deux membres du Haut Commandement se retrouvent à Rheinsburg pour discuter des perspectives alors que la chute de Berlin est inévitable. Depuis la disgrâce de Goering, c’est Himmler, le commandant en chef des SS, qui est désigné comme successeur officiel d’Hitler. Il demande à Dönitz s’il accepterait de servir dans son gouvernement. Mais le 28, les Alliés publient les propositions de paix séparée qu’ils ont reçues de la part d’Himmler.

– Ca risque d’être mal pris par les jusqu’au-boutistes.

– Tout juste. Martin Bormann, chef de la chancellerie du parti nazi, général SS, et proche conseiller et secrétaire particulier du Führer, déclare sa révocation de tous les postes et demande son arrestation pour trahison. Il envoie un télégramme à Dönitz à cet effet. Dönitz se rend chez Himmler à Lübeck le 30 pour en discuter. Himmler nie et crie à la propagande. Bormann confirme le jour même. Cependant il y a plus important.

– A savoir ?

– Le 30 avril, Hitler se suicide.

Pas trop tôt.

– Bonne chose de faite.

– Je ne te le fais pas dire. Dans son testament, il désigne Goebbels comme nouveau chancelier, tandis que Dönitz doit devenir son successeur comme président du Reich et commandant suprême des armées. Mais Goebbels se tue aussi le 1er mai.

Oooooooh, zut alors.

– Bien la première fois que je me réjouis qu’Hitler ait fait école.

– On est d’accord pour dire qu’il aurait été mieux de prendre ces deux ordures vivantes, mais on ne va pas les pleurer. Karl Dönitz accepte donc les responsabilités de chef de l’Etat et des forces armées le même jour. Il confie la responsabilité de constituer un gouvernement à Lutz Graf Schwerin von Krosigk, et discute avec lui et Himmler de l’opportunité d’aller s’installer ailleurs qu’à Lübeck (le siège d’Himmler) dont les Britanniques s’approchent rapidement.

– Pas suffisamment rapidement.

– Himmler suggère d’aller à Prague, que les Nazis tiennent encore et qui se trouve à proximité des troupes US avec lesquelles il voudrait négocier directement. Dönitz refuse de quitter le territoire allemand. A ce moment, les Nazis tenaient encore la majorité de l’Autriche et des Sudètes, ainsi qu’une partie du territoire allemand, mais coupé en deux. Le gouvernement et le haut commandement s’installent donc le 3 mai à Flensburg, à proximité de la frontière danoise.

– Ok, mais il fait quoi le gouvernement d’un pays qui en train de se faire envahir à la vitesse grand V ?

– Le but de Dönitz, assez logique quand on connaît son idéologie, est de négocier une capitulation avec les Alliés occidentaux, ou plutôt des capitulations séparées, en continuant le combat contre l’URSS. Il souhaite même de leur proposer les unités militaires allemandes pour constituer un front commun antibolchévique.

– Ah ouais, quand même.

– Ou sinon, il veut faire en sorte que les discussions durent aussi longtemps que possible, pour qu’un maximum de soldats allemands se rendent plutôt aux Occidentaux, pour ne pas devenir prisonniers des Soviétiques. Il donne donc l’ordre aux unités de se déporter, parce qu’il n’a plus personne d’autre sous la main, vers l’Ouest pour se rendre aux Américains, Britanniques, et Canadiens. Et il met les bouchées doubles sur l’opération Hannibal.

– La quoi ? Qui ?

– L’opération Hannibal. C’est une évacuation à grande échelle, menée entre la mi-janvier et mai 1945, depuis la Prusse orientale, le corridor de Dantzig, et la Courlande. L’extrémité est de l’Allemagne, quoi. Elle est décidée suite à l’offensive soviétique en Prusse orientale, lancée le 13 janvier. Dans l’esprit d’Hitler, c’est un repli stratégique pour pouvoir continuer la guerre. Il confie à Dönitz la mission de s’en charger. L’amiral ordonne la réquisition de tous les navires de la Baltique orientale. Entre 500 et 1 000 bateaux de tous types, du bâtiment militaire au navire de pêche…

Et des éléphants, bien entendu.

…évacuent en 15 semaines environ 850 000 civils et 350 000 soldats. C’est à peu près 3 fois la fameuse évacuation de Dunkerque.

– Seigneur, ça veut dire que si on en fait un film ça va durer 6 heures et en paraître 15.

– Ne parle pas de malheur. Toujours est-il qu’à partir de sa prise de pouvoir, Dönitz commence à discuter avec les Alliés occidentaux pour des capitulations, mais ordonne aux troupes de l’Est de continuer à combattre l’Armée rouge. Il s’oppose à la décision du commandement de Berlin se rendre.

– Il est bien acharné.

– Quand l’émissaire de Dönitz prend contact avec Montgomery à partir du 3 mai, il lui propose de discuter la reddition des troupes allemandes du secteur nord-ouest, mais aussi de celles sur la Vistule. Montgomery répond qu’il ne peut pas accepter la reddition de troupes du front de l’Est. Dönitz continue néanmoins à louvoyer, mais le 5 mai Eisenhower en a marre de ses manœuvres, et décide qu’il n’y aura plus de discussions pour des capitulations partielles/séparées. Et qu’il faut que ça aille vite.

– Oui, ça commence à bien faire cette histoire.

– Himmler est officiellement disgracié, mais Döntiz a encore besoin de la loyauté des SS. Il le garde donc comme conseiller officieux, avec qui il a des contacts quotidiens. Il ne s’en débarrasse que le 6 mai, en lui retirant son soutien et toutes ses fonctions, alors que se profile la conclusion des discussions avec Einsenhower pour une capitulation. Himmler prend la fuite, et finit par se suicider le 23 mai.

Allez, on perd pas la main.

Après la capitulation du 8 mai, le gouvernement de Flensburg a perdu toute juridiction civile, administrative, ou militaire. Mais les Alliés le laissent gérer les affaires courantes.

– Mais…lesquelles ?

– Bonne question. Avec la capitulation du 8 mai, les Etats-Unis considèrent, et signalent à tous les pays neutres et puissances protectrices (chargées de garder les ambassades allemandes à l’étranger dans les pays en guerre), que l’Etat allemand n’existe plus en tant qu’entité souveraine, et que sa continuité passe exclusivement par les Alliés. Ces derniers considèrent que la capitulation, pourtant signée par le seul haut commandement militaire, met fin à l’Etat allemand, et à l’Etat nazi. Par conséquent les puissances protectrices (Suisse et Suède essentiellement) et neutres (Irlande) rompent leurs relations diplomatiques avec l’Allemagne. L’Etat allemand ne constitue plus une entité diplomatique.

– Donc le gouvernement de Dönitz ne sert à rien.

– Il sert, mais surtout dans le jeu politique entre les Alliés. Le gouvernement de Flensburg a un ministre des Affaires étrangères, mais il n’a pas accès aux actifs diplomatiques, et n’est reconnu par personne. Autrement dit, le gouvernement de Dönitz ne gouverne que dalle. Il n’a pas les moyens d’exercer la moindre autorité sur même une partie du territoire allemand. Mais il continue à faire semblant, se réunir et tout. Il discute de plans pour reconstruire le pays, que les Alliés ignorent absolument, et passe aussi pas mal de temps à se demander s’il faut conserver les symboles hitlériens à Flensburg.

– Sérieusement ?

– Ah oui, faudrait pas croire que Dönitz met en place un gouvernement purgé pour donner l’impression aux Alliés que la dénazification est en marche et qu’on en a fini avec ces allumés. Albert Speer, qui récupère l’économie, est la seule grande figure connue du nazisme à en faire partie, mais il y a aussi plusieurs officiers SS qui ont été impliqués dans les politiques génocidaires. Par exemple Herbert Backe, qui a conçu le plan de lutte contre la faim de 1941.

– Ben…c’est plutôt bien ça, non ?

– Non. Il s’agissait de réduire la consommation en laissant mourir de faim les prisonniers et civils soviétiques.

« Hé, c’est MON boulot ! »

Le gouvernement de Flensburg inclut aussi Otto Ohlendorf qui avait supervisé des milliers d’exécution de soviétiques juifs et communistes. Ou Wilhelm Stuckart, qui avait participé à la conférence de Wannsee de janvier 1942.

– Celle pendant laquelle avait été établie l’organisation de la « solution finale au problème juif » ?

– Celle-là même. Et Stuckart récupère le ministère de l’Intérieur. Au final, il y a une grosse proportion de SS dans le gouvernement Dönitz, qui continue à identifier les Juifs comme les ennemis du peuple allemand, juste avant les communistes. Le parti nazi est maintenu, et Dönitz a un buste d’Hilter dans son bureau. Tout le protocole, les uniformes, et les saluts sont maintenus. II y a encore des exécutions militaires pour insulte à la mémoire d’Hitler après le 8 mai. Dans le même temps, Dönitz déclare par ailleurs que tous les crimes de guerre et autres atrocités (le concept de crime contre l’humanité n’existe pas encore) ont été commis par les SS, et que l’armée et le peuple en ignoraient tout.

– Les SS qu’il garde donc dans son cabinet.

– Voilà. Cependant en raison de son hostilité vis-à-vis de l’URSS, le gouvernement de Flensburg était plutôt bien vu par Churchill, qui trouvait utile de le laisser se maintenir pour avoir un interlocuteur, et y fait référence dans son annonce de la capitulation du 8 mai. Il précise que cette dernière a été autorisée par Dönitz en tant que chef de l’Etat allemand. De son côté, Staline n’y voit que le maintien fantoche d’une clique antisoviétique.

– Il n’a pas tout à fait tort.

– Pour le coup, non. Il qualifie le gouvernement de Flensburg de gang fasciste de Dönitz, et conteste l’idée de lui laisser le moindre pouvoir. Quant aux Américains, ils étaient plutôt d’accord avec les Soviétiques sur le fond, et considéraient que le maintien du gouvernement Dönitz ne valait pas reconnaissance pour lui d’un statut de chef d’Etat. Cependant il peut être utile pour alimenter, soigner, et démanteler les forces allemandes sous le commandement des Alliés.

– Donc on le garde.

– Pour l’instant. Le 12 mai, des officiers américains et britanniques s’installent à Flensburg dans un bureau de liaison avec le gouvernement Dönitz. Ils confirment rapidement que ce dernier ne dispose en fait d’aucune véritable autorité civile sur le pays. Par ailleurs, à partir du moment où ils sont là, les Soviétiques sont légitimes à demander à être représentés aussi, par conséquent Churchill finit par retirer son soutien au gouvernement Dönitz. Le 21 mai, les Alliés sont d’accord pour le dissoudre et arrêter ses membres comme prisonniers de guerre. C’est fait le 23. Les prisonniers prennent à terme la direction de Nuremberg pour être jugé.

« Ben alors, on n’aime plus Nuremberg ? »

Pour autant, le gouvernement de Flensburg ne prend officiellement fin que le 5 juin avec sa dissolution officielle par les Alliés. Ils publient alors la Déclaration de Berlin, par laquelle ils reprennent toutes les prérogatives du gouvernement allemand. C’est donc près d’un mois après la capitulation que les Nazis quittent officiellement le « pouvoir » en Allemagne.

– Et ça donne quoi, Dönitz à Nuremberg ?

– Il condamné à 10 ans de prison pour crime de guerre pour sa conduite de la guerre sous-marine contre la marine marchande. Plus précisément pour les attaques contre des cibles civiles, et le non-secours aux naufragés. Mais comme je te le disais, il vit jusqu’à 89 ans et disparaît en 1980.

– Le président du Reich a survécu 35 ans à la Guerre.

– Voilà. Même pas besoin d’aller chercher une théorie absurde.

– Ca va, on s’en passera.

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