Industrie charmaceutique

Industrie charmaceutique

– Tu te rappelles ce que je disais sur l’importance de panacher les sujets horribles avec des sujets kawaï dans l’idée de ne pas trop entacher notre réputation ?

– Tu te rappelles ce que je t’ai répondu sur le fait que pour entacher encore un peu plus ta réputation, il faudrait la plonger dans un baril de mélasse ?

– Je me drape dans ma dignité, Sam.

– Drape-toi, drape-toi.

– J’oppose un front serein à tes calomnies, Sam.

– Oppose donc, oppose donc. Et vertueux comme tu es, tu vas encore nous parler d’un truc mignon pour faire oublier huit mois d’horreurs sans nom ?

– Alors pas du tout. Vu que le billet de samedi était mignon à en dégueuler d’écœurement dans les bégonias, je me suis dit qu’on avait regagné pas mal de points d’avance.

– Oh merde.

– Voilà. Et donc on va parler petits chats mignons, certes, mais surtout pharmacie.

– Je ne vois pas le rapport.

– Et ça ne va hélas pas tarder. Enfin pharmacopée serait plus juste que pharmacie, à la réflexion.

– Imaginons juste par principe que j’ai besoin qu’on me rappelle la différence ?  

– La première, c’est la science qui s’intéresse aux médicaments. La seconde dresse la liste de l’ensemble des médicaments utilisés dans tel ou tel coin à telle ou telle époque. Et quand je dis médicaments, c’est au sens large : poudres, onguents, sirops, pommades, baumes, pilules et pastilles… Tout, même les poisons. Par exemple, le curare, c’est une plante connue depuis lurette en Amazonie : les peuples de la région s’en servent depuis lurette pour paralyser leurs proies en enduisant les pointes de flèche avec. Mais on n’a commencé à l’intégrer dans la pharmacopée européenne que bien plus tard, au milieu du 19e siècle avant que les anesthésistes essaient bien plus tard de tuer Jean-Pierre Chevènement avec, vu que ça reste une substance un poil touchy tout de même.

– S’en est jamais trop remis, si tu veux mon avis.

– SAM.

– Pardon. Bon, mais je ne vois pas le rapport avec tes p’tits chats, la pharmacopée et tes plantes qui rendent tout raide.

– Je vais te faire la grâce d’oublier cette phrase.

– …

– Vu que j’ai l’âme généreuse et tout.

– … BON ACCOUCHE.

– Le truc, Sam, c’est que la pharmacopée ne se résume aux plantes, même et surtout par le passé. L’image de l’herboriste qui gambade au hasard des prés en piquant ici ou là une branche de laurier et trois champignons, ce n’est pas franchement exhaustif.

– Et donc ?

– Et donc dès l’Antiquité, on a inclus des éléments d’origine minérale ou animale dans les médicaments de la vie courante.

– Comment ça anima…. Eurgh.

– Oh ça va, la plupart du temps, on ne reconnaissait pas le bout de l’animal concerné, si ça peut te rassurer. Mais pas toujours.

– Mais quand tu dis des animaux, on parle bien sûr de trois insectes et de deux sangsues ?

– Nope. On parle de chats, par exemple.

– On a mis du chat dans des médicaments ?


Faut admettre que l’inverse est beaucoup plus dur.

– Oooooh oui. Le médecin Celse, qui exerce ses talents sous Auguste, cite déjà la graisse de chat (adeps ex fele) dans son De Arte medica. Pline, lui, vante les mérites de la fiente de chat. D’après lui, c’est souverain pour soigner des ulcères ou s’enlever une arête coincée dans la gorge, en s’en frottant la gorge. Chez d’autre médecins de l’antiquité tardive, on retrouve le gag du caca de chat qu’il faut en général s’appliquer là où on a mal, sous forme d’onguent. Tiens, d’après le byzantin Alexandre de Tralles, c’est idéal pour éviter de perdre ses cheveux : il suffit de faire de petites incisions sur le sommet du crâne et d’étaler dessus un morceau d’étron de chat mélangé à un peu de vinaigre et de moutarde. La recette a fait un tabac.

– Tu devrais essayer, tu sais. Foutu pour foutu…

– Coyote.

De quoi jeter un regard nouveau sur le système pileux… riche de certains héros de notre adolescence.

– Je note quand même que ce n’est pas le chat à proprement parler dont on parle sur ce coup mais de ces improbables rondins que des bêtes du diable comme les tiens sont capables de produire au mépris de toute vraisemblance anatomique.

– Oui, et généralement dans mes pantoufles. Tu as raison mais pas d’inquiétude : ça vient, pour le chat comme ingrédient en tant que tel. Avec la disparition de l’Empire romain, la médecine médiévale prend d’abord un coup dans les gencives. Pendant des siècles, on se retrouve souvent à soigner la misère humaine avec un ensemble de traitements plus ou moins foireux, au croisement de la pensée magique, des quelques souvenirs conservés de l’antiquité romaine et des connaissances empiriques. Ensuite la redécouverte progressive des textes antiques et les avancées des médecins juifs et arabes, petit à petit traduites dans toute la Chrétienté, permettent un retour progressif à une approche plus… méthodique.

– Je note que tu n’as pas dit scientifique.

– Vaste débat, je te laisserai me dire ce que tu en penses. Un peu après l’an Mil, on commence à trouver des sources qui montrent que pour son plus grand malheur, c’est désormais le chat en tant que tel qu’on commence à utiliser dans ce qui sert de pharmacie. On récupère sa graisse, sa moelle, sa bile…

– MAIS ENFIN.

– Attends, c’est génial contre le feu infernal.

– Le pardon ?

– L’herpès. A Salerne, au 12e siècle, un des traités que consultent les futurs médecins de l’université de médecine locale donnent une recette bien sympathique : « prends un chat écorché (…) Après l’avoir éviscéré, pile-le fortement. Pile-le de nouveau après avoir ajouté des grains de genièvre (…) Place-le ensuite dans une oie à rôtir ; réserve le jus qui s’en écoule et oins l’endroit lésé… »

L’herpès : ressenti du patient, allégorie.

– Et ces gars-là sont médecins ?

– Oui m’sieur, diplômés et tout. Je ne veux pas faire dans le gore mais pour eux le chat, c’est sympa, ça guérit tout. La goutte et l’arthrose, tiens : « prends un chat mâle, écrasé avec ses intestins, six onces de graisse salée, une racine de fougère bien nettoyée, cuite et d’abord broyée, de la cire vierge et fais comme auparavant avec l’oie ; cela soigne toutes les douleurs articulaires ».

– Oui, tu sens que c’est important de bien nettoyer la fougère, ce serait con d’attraper une saloperie. Sans déconner, ça sent plus le truc de sorciers tarés que le verre en pyrex et la paillasse bien propre.

– Ah mais tu as aussi du chat dans ces médicaments magiques dont on dresse des listes interminables dans des grimoires fabuleux comme les Kyranides.

– C’est égyptien ?

– Non, c’est byzantin, pourqu…

– Parce que les Kyranides d’Égypte, je me disais…

– MAIS BON DIEU Y A PAS MOYEN D’ÊTRE SERIEUX.

– Pardon.

– BREF dans les Kyranides, disais-je, on trouve des…

– Momies !

– Je vais te taper dans les glaouis, tu sais, un jour.

– Pardon.

– Des recettes, on trouve des recettes. Et c’est presque moins dégueulasse que les traités de médecine : il y a même un truc mignon, un traitement qui consiste à traiter les vertiges ou l’épilepsie en plaçant une chatte vivante sur la poitrine d’un patient en crise.

Nope. On a dit une chatte vivante, pas une chatte vivante obèse qui va me la défoncer, la poitrine.

– La ronronthérapie avant l’heure.

– En gros. Mais dans l’ensemble, ce n’est pas mignon du tout ; les recettes du Thesaurus Pauperum font un peu froid dans le dois.

– Le pardon ?

– Le Trésor des pauvres, sans doute LE traité médiéval de médecine le plus connu, conçu comme son nom l’indique pour soulager ceux qui n’ont pas les ronds pour se payer les médicaments sophistiqués qu’on prépare pour les gens de la haute. On le doit à un certain Pierre le Portugais, un philosophe et chirurgien du 13e siècle qui a fait une jolie petite carrière puisqu’il a fini pape sous le nom de Jean XXI – à ma connaissance, c’est d’ailleurs le seul pape toubib de l’histoire de la papauté. Bref : l’idée de son bouquin, à Petrus Hispanus, c’est de compiler les recettes de ses prédécesseurs en y ajoutant quelques médicaments de son cru.

– Pourquoi j’ai l’impression que ça craint.

– Parce que ça craint. On retrouve le coup du chat comme médicament idéal contre la goutte et les rhumatismes, avec la recette d’un onguent maison censé guérir « en un seul jour » : « prendre un chat gras écorché, retirer les os : le broyer fortement et le placer dans le ventre d’une oie grasse, ajouter une demi-livre de graisse salée, une once de poivre, sénevé, euphorbe, suc de scammonée, pyrèthre, rue, absinthe, ail graisse d’ours, deux onces de cire, faire rôtir et réserver ce qui est distillé ».

– Purée mais on dirait une recette sur Marmiton.

– Huhuuuu oui. Le genre « je n’avais plus de suc de scammonée, j’ai mis un rat mort à la place, mes loulous ont adoré ! ».

Je ne dis pas que je me méfie, je dis juste que je veux savoir de quelle viande on parle, dans votre truc, là.

– Bon, mais on a continué de faire dans le jus de chat encore longtemps ?

– C’est même un festival. On l’utilise contre les hémorroïdes ou les migraines, Albert le Grand recommande la chair de chat sauvage pour soigner les douleurs faciales et celle de chat domestique pour expulser un enfant mort-né du corps de la mère… Et au 14e siècle, Jean de Gaddesden en fait même un truc qui frôle la panacée en estimant qu’un bon bout de chat bien placé permet de soigner les crampes, de guérir la stérilité et d’avoir le zizi tout dur, un véritable espoir pour tous ceux qui ont le zifolo dysfonctionnel.  Et il y a pire.

– Non quand même, pas les chatons ?

– Oh si. Pour les douleurs, c’est impeccable. Suffit de se plonger le cul dans une bassine remplie d’un jus d’aneth dans lequel on a fait cuire un chaton « jusqu’à dissolution ».

– Mais attends, ce genre de traitements, c’est courant ?

– Dans son Histoire du chat, l’historienne Laurence Bobis (Fayard, 2000) cite un proverbe médiéval tiré du Roman de Renart : « n’y vault noiant sayns (graisse) de chat », qu’on emploie pour parler d’une maladie que même la graisse de chat ne saurait guérir. Vu la popularité des contes de Renart, ça laisse penser que le chat est considéré comme un médicament comme un autre, au moins par une partie de la population.

– Et ça se calme quand ?

– Lentement. Au 12e siècle, Hildegarde de Bingen commence à mettre le holà en expliquant qu’à son avis, le chat est dangereux, que sa graisse provoque des points de côté et que sa cervelle et ses chairs sont vénéneuses puisque le chat passe ses nuits à lécher des crapauds, d’après elle.

– Alors que…

– Alors que c’est faux. Chacun sait que le chat passe ses nuits à me bouffer les orteils.

– C’est encore plus vénéneux, du coup.

– Andouille. Bref, Hildegarde inaugure un renversement progressif. Petit à petit, le chat entre dans la rubrique poisons des traités pharmaceutiques et petit à petit, les médecins embrayent. On commence à constater que le chat provoque ce qu’on n’appelle pas encore de l’asthme mais des essoufflements chez certains – les premières mentions d’allergies. Pietro Andrea Matthioli, un médecin du 16ème siècle écrit de son côté que « leur souffle est venimeux et contagieux » et note un truc marrant, une des premières traces de phobie du chat : « j’en ay veu plusieurs qui tomboient en peur au seul regard d’un chat. Estant une fois en Allemagne (…) et souppant en bonne compagnie, avfint qu’un de nostre troupe estoit sujiet à ceste crainte (…) l’hostesse qui coignoissoit le naturel du personnage cacha un petit chat qu’elle avoit (…) Ce neantmoins encore qu’il ne vist le chat le sentit de soirte qu’il commença à suer et à pallir et tremblant commença à crier qu’il y avoit quelque chat caché au grand estomaquement de la compagnie ».

– En gros le chat se fait non seulement virer des bocaux mais de toute la maison, du coup.

– Ouaip. Dans le traité de venin, ce cher Ambroise Paré prétend même que le chat est une « bête pernicieuse aux enfants du berceau parce qu’il se couche sur leurs visages et les estoufe », une bonne vieille légende urbaine qui date donc du 16e siècle et dont je te défie de trouver un seul cas documenté.

– Comme quoi les fake news…

– … ne datent pas d’aujourd’hui. Contrairement à la ronronthérapie, qui aurait bien fait rigoler nos arrière- arrière- arrière- arrière- arrière- arrière- arrière- arrière- arrière- arrière- arrière-grands-pépés.

5 réflexions sur « Industrie charmaceutique »

  1. TU AVAIS DIT DE TE FAIRE CONFIANCE SUR TWITTER ! QUE ÇA N’ALLAIT PAS ÊTRE ATROCE AVEC LES PÔTITS CHATS !
    Et maintenant, je suis traumatisée !!! Méchant, méchant, méchant ! Mais on verra bien de qui les glaouis seront tapées en premier, na !

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