Le vol d’Hercule

Le vol d’Hercule

– Je n’y peux rien, je ne suis pas tranquille.

– Oui enfin desserre quand même cette ceinture de sécurité, on dirait que t’essaies de te déguiser en sablier. Tu sais que c’est le mode de transport le plus sû…

– TA GUEULE.

– Ah oui tu es à cran.

– JE NE PEUX PAS SUPPORTER L’AVION.

Alors que l’équipage a l’air top.

– Je vois ça mais l’hôtesse nous regarde bizarrement.

– RIEN A FOU… rien à foutre.

– Le mieux, ce serait que je te raconte une histoire pour te détendre.

– Ah oui je veux bien. Enfin ça ne servira sans doute à rien, mais personne ne veut me fournir 600mg de morphine, le service est déplorable.

– Mais d’abord tu enlèves tes ongles de mon bras.

– ‘rdon.

– Bon, c’est parti pour une histoire d’avion.

– Tu te fous de moi ?

– Il y a un milliardaire complètement cintré, des stars hollywoodiennes, une guerre mondiale et 122 tonnes de bois.

– Mmmmh.

– Et puis tout s’est bien fini.

– C’est déjà ça.

– Nous sommes en Californie en 1947.

– Pas du tout, nous sommes en 2021 et j’ai le cul collé à un siège pour un trajet qui repose essentiellement sur des lois de l’aéronautique que je trouve à titre personnel extrêmement douteuses. Et sur beaucoup trop de kérosène.

– C’est une image : nous sommes à Long Beach en 1947 pour assister au décollage du H4-Hercules, un hydravion qui clapote pour le moment tranquillement dans la baie.

– Connais pas.

– Il y a des chances que tu connaisses nettement mieux le type aux commandes : Howard Hugues.

Laaaadies.

– Attends, le Howard Hugues ?

– Lui-même. Milliardaire, cinéaste, producteur, titulaire d’un certain nombre de records aériens dont un tour du monde rondement mené neuf ans plus tôt en 3 jours, 19 heures et 17 minutes.

– Pas mal.

– Et puis pittoresque. Hugues s’était amusé à survoler l’espace aérien de l’Allemagne nazie qui le lui avait expressément interdit, sans doute pour le pur plaisir d’entendre Adolf Hitler brailler des injures en allemand.

– Toujours une bonne chose.

– Moui, à ceci près qu’Howard Hugues n’est pas non plus le personnage le plus sympathique qu’on puisse imaginer. Outre un ego qui a tendance à ne pas passer les portes, c’est un homme qui avait un peu trop tendance à ce que tout le monde fasse ses quatre volontés dans la seconde. C’est aussi un jaloux pathologique qui a fait vivre un enfer à la moitié des stars d’Hollywood de son époque. Ava Gardner, Katherine Hepburn, Bette Davis, Joan Crawford… Celles qui ont été séduites par ce type au charisme de fait assez dingue l’ont en général regretté. Hugues était du genre à leur offrir des villas de luxe dont elles réalisaient assez vite qu’elles étaient plus ou moins prisonnières. Sous surveillance, en tout cas : Hugues postait ses propres hommes à toutes les issues pour vérifier que personne ne revenait reluquer de trop près sa dernière « conquête ».  

– Le concept de femme trophée dans toute sa splendeur.

– Voilà. Hugues carburait à ça depuis l’enfance. Il lui fallait toujours être le plus riche, le plus beau, le plus rapide, le plus visionnaire et j’en passe. Et parfois, ben… Justement, ça passe moyen, ce qui lui a entre autres valu deux jolis crashs en avion. Le dernier en date, en 1946, l’a laissé dans un sale état, avec des douleurs osseuses infernales qui n’ont pas franchement arrangé son caractère… ombrageux, maniaque et changeant, dirons-nous pour être gentils.

– Un sale con, quoi.

– Un type bourré de troubles obsessionnels compulsifs, à sa décharge. Les vrais, pas ceux qui font que tu vérifies trois fois que tes bouquins sont bien alignés. Mais oui, Hugues est quand même l’incarnation même du type doué, riche, et puant.

– Bon, mais ça n’explique pas ce qu’il fout dans un hydravion.

– C’est son bébé, le Hercules. Mais un beau bébé, attention : 67 mètres de long, 98 mètres d’envergure et 25 mètres de haut, huit moteurs de 3 000 chevaux chacun et huit hélices de cinq mètres de haut. Pour te donner une idée, c’est à peine plus petit que l’hélice centrale du Titanic.

– Attends, mais c’est un terrain de foot, 100 mètres d’envergure ?

… second aileron Pavaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaard !

– 98. Mais oui. Et ça fait du Hercules le plus grand avion jamais construit à son époque – même aujourd’hui, il n’y a que deux zincs qui ont fait mieux : l’Antonov An-225 et l’Airbus A380. Une seule version du premier a été construite et le dernier exemplaire du second est sortie cette année.

– Impressionnant.

– Oh oui. Surtout qu’il est en bois.

– Pardon ?

– En bouleau, pour l’essentiel, avec un peu de sapin. Je ne te raconte pas la taille des hangars pour stocker les troncs. C’est d’ailleurs l’origine de la fameuse chanson des nains, tu sais ?

– Non ?

– Eh oh, eh oh, on rentre du bouleau.

Oui, bon, on a fait bien pire.

– … J’ai une question.

– Je t’écoute.

– Pourquoi ?

– Pour faire s’abattre tous les feux de l’enfer sur l’Allemagne nazie, Sam.

– En 1947 ?

– Oui, bon, si tu t’attaches aux détails. Le fait est que l’Hercules était bel et bien conçu pour servir les Alliés dans leur lutte contre Hitler, à l’origine.

– On veut lutter contre Hitler avec un gros hydravion obèse en sapin ?

– En bouleau. Et oui. Tout a commencé en 1942, pas très longtemps après l’entrée en guerre des Etats-Unis et à une époque où l’Oncle Sam en a un peu sa claque de se faire défoncer les convois maritimes qu’il envoie vers l’Angleterre.

–  Les U-Boot.

– De fait. Du coup, on cherche des alternatives moins risquées et l’avion en fait partie. Sauf qu’en 1942, aucun gros porteur n’est capable d’assumer ce type de trajets – question d’autonomie et de capacité de fret.

– D’où Howard Hugues.

– D’où Henry Kaiser, autre magnat américain, créateur entre autres des Liberty ships, les navires de commerce construits à la chaîne et très rapidement pour fournir l’Angleterre.

– Un Kaiser contre le Führer, quoi.

– Huhu. Kaiser s’y connait en bateaux, mais pas en avions. D’où le fait qu’il pense à Hugues, et pour cause : au fil des investissements de ce bon Howard, passionné d’aéronautique, la Hugues Aircraft Company est devenue l’un des acteurs majeurs de l’industrie aéronautique outre-Atlantique, doté d’une bien belle usine pas très loin de Los Angeles. Kaiser se dit qu’en unissant leurs forces et avec l’appui de la Maison-Blanche, on doit pouvoir construire des supercargos volants, capable d’emporter au choix 750 troufions, deux chars Sherman ou 60 tonnes de fret.

– Et de résoudre le problème de ces foutus sous-marins nazis.

– Exactement. Hugues trouve l’idée intéressante et se lance dedans. Il faut dire que la thune coule à flots : Howie obtient une première subvention publique de 20 millions de dollars ; puis une deuxième, toujours de 20 millions de dollars. Pendant plus d’un an, les ingénieurs de Kaiser et ceux de Hugues travaillent à la mise au point du zinc évidemment baptisé Hercules, parce que c’est à ça que sert la mythologie.

– Et ça marche.

– Ben pas trop, en partie à cause de Hugues qui passe son temps à faire chier la terre entière en débarquant dans les bureaux d’étude pour expliquer à ses propres ingénieurs que c’est pas du tout ça qu’il faut faire. Rien que pour la soute, il fait refaire vingt fois les plans. Il bombarde ses équipes de mémos en tous genres et fait perdre du temps à tout le monde. Mais et d’une, c’est le patron, et de deux, il a parfois des fulgurances qui viennent résoudre des problèmes techniques sur lesquels tout le monde piochait.

– Faut dire que c’est pas tout à fait le genre de projet qui se mène comme ça.

– Non, surtout que les contraintes sont costauds, à commencer par le fait que tout doit être fait en bois.

– Mais pourquoi ?

– Parce qu’on réserve l’acier et l’aluminium aux usines d’armement et aux usines navales, tout bêtement.

– Résultat ?

– Hugues avance, mais pas assez vite. Kaiser finit par en avoir marre et se retire du projet. Et surtout, le besoin d’un gros porteur devient de moins en moins vif. Boeing finit de mettre au point le B17-E, la fameuse forteresse volante, les eaux de l’Atlantique se font plus sûres et les progrès réalisés dans un certain petit bled de Nouveau-Mexique autour du projet Manhattan laissent penser qu’on ne va peut-être pas avoir besoin de tant de chars que ça pour botter des culs.

– Bon ben c’est une impasse.

– Tu ne connais pas Raoul, toi. Enfin tu ne connais pas Howard. Il reprend le projet à son compte, seul ou presque, mais en réorientant le truc. Fini l’idée d’un gros porteur classique, il passe à l’idée d’un hydravion.

– Mais pourquoi ?

– Peut-être que quelqu’un se met à réaliser que le prototype initialement développé serait incapable de se poser sur des pistes traditionnelles, va savoir. Avec l’hydravion, problème résolu. Hugues donne tout ce qu’il a, mais Washington commence à froncer le sourcil.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire que l’Oncle Sam commence à trouver qu’il a payé un peu cher pour un avion dont il n’existe pas encore le moindre plan complet.

– Oh.

– Et il commence aussi à se demander si Howard Hugues n’aurait pas quelque peu détourné du pognon public au profit de ses autres activités.

– Oh.

– Comme tu dis. Quand la guerre se termine en 1945, Hugues Aircraft n’a rien produit, rien monté. Ni plan, ni même une maquette. Et l’US Air Force n’en a plus rien à secouer de ce projet d’hydravion géant.

– Bon ben pertes et profits, ça arrive en R&D. Surtout en temps de guerre.

– Mmmmmh nope. Hugues se retrouve convoqué devant une commission sénatoriale spécialement créée pour lui demander ce qu’il a fait de tout ce pognon, exactement.  

– C’est Hugues. Quelques avocats pas trop mauvais et le tour est joué, non ?

– Les débats sont publics, diffusés en direct à la radio et Hugues est tout de même méchamment sur la sellette. Mais il va s’en sortir comme un prince, en jouant sur la détestation de l’Amérique profonde pour l’administration fédérale.

– Un héritier milliardaire qui dénonce la bureaucratie fédérale pour s’attirer le soutien des rednecks ? On ne verrait plus ça aujourd’hui.

– Non, hein ? Bref : Hugues s’en tire comme une fleur, d’autant qu’il parvient à démontrer que le président de la commission d’enquête a reçu de l’argent de la Pan Am, autrement dit la principale concurrente de la TWA, dont Hugues est propriétaire depuis 1939. Autant dire qu’il joue sur du velours pour démontrer que toute l’histoire se résume à un complot pour le démolir.

– Ohlala vraiment quel scénario improbable aujourd’hui.

– Comme tu dis. Hugues sort entièrement blanchi. Sauf que…

– Sauf que ?

– L’ego, mec. Il ne supporte tout simplement pas qu’on le soupçonne d’avoir développé un avion incapable de voler. Alors il continue.

– Mais la guerre est finie ?

– Oui, et ça n’a plus le moindre putain de sens sur le plan industriel ou commercial, mais quand t’es pété de thunes, tu t’en fous un peu. Et voilà pourquoi Hugues claque de sa poche, cette fois, 18 millions de dollars supplémentaires pour enfin aboutir, en 1947. Cette fois, il est prêt à prouver que son prototype peut décoller.

– Et c’est parti.

« Il vole un peu bas, non ? »

– Presque : il faut d’abord acheminer l’avion depuis l’usine jusqu’à Long Beach, à 40 bornes. Même démonté, quand chaque aile fait 50 mètres, ça vire au Tetris. Pas grave : on fait abattre les arbres et les poteaux électriques qui gênent, et zou : le dimanche 2 novembre 1947, devant des milliers de spectateurs et quelques stars, Hugues entre dans le cockpit du Hercules, avec quelques techniciens et quelques journalistes avec lui.

– Et zou.

– Ah non.

– Comment ça pas zou ?

– Oh pour faire ronfler les moteurs, il fait ronfler les moteurs. Mais l’hydravion ne décolle pas.

– Le bide.

– C’est ce que tout le monde croit, d’autant que Hugues annonce par radio qu’il faisait juste chauffer les moteurs et que le décollage aura lieu au printemps suivant.

– Oui, le bide, quoi.

– A moins que Hugues n’ait prévu dès le début de faire son petit effet. En tout cas, il relance les moteurs, le Hercules accélère et… décolle enfin.

– Que ce doit être beau à voir une telle machine passer au-dessus des têtes, libérée du poids de l’attraction terrestre, et prête à filer vers l’Olym…

– Il vole pendant une toute petite minute et à 20 mètres de haut grand maximum pour une vitesse de 130 km/h.

« D’où je suis, je vois pas ma maison ! »

– Hein ?

– Comme je te le dis. Et il aura fait moins de 1500 mètres. Le dernier vol de l’Hercules n’aura pas duré 50 secondes.

– Le premier vol, tu veux dire.

– Pareil.

– Pardon ?

– Hugues a claqué le beignet de ses détracteurs et de tous ceux qui pensaient que l’avion ne pourrait jamais décoller. Mais il n’est pas assez fou pour penser que son zinc a un quelconque avenir commercial, voire technique. Trop lourd, trop gourmand en kérosène, trop pataud.

– Il n’a plus jamais volé ?

– Jamais, même si Hugues a tenu à ce qu’on le maintienne en parfait état jusqu’à sa mort en 1976, pour la bagatelle d’un million de dollars par an.

– Il existe toujours ?

– Hugues ? Non. Il a cassé sa pipe dans des conditions atroces que je te raconterai une autre fois.

– L’avion, patate.

– Oh oui. On peut le voir au musée de l’aviation et de l’aérospatiale de McMinnville, dans l’Oregon. Sinon, ça va ?

– Oui, pourquoi ?

– Parce qu’on va décoller et je ne voudrais pas que tu manques ce moment.

– Oh meeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeerdeeeeeeeeuuuuh….

2 réflexions sur « Le vol d’Hercule »

  1. Bonjour,

    Je connaissais la machine, mais pas les détails de l’histoire.
    Merci beaucoup.
    Un petit détail : les moteurs du Spruce Goose, les monstrueux R4360, consommaient de l’essence à trèèèèès haut indice d’octane, pas du kérosène.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.