The Big Izzy

The Big Izzy

– Houla, ça va pas là.

– Oh non alors.

– Je m’attendais à ce que ça te touche, mais pas à ce point.

– Tu ne te rends pas compte. Les bars fermés. Plus de sorties après 21h. Pas de fêtes privées. Grenoble et Saint-Etienne considérées comme des métropoles. C’est la fin du monde.

– Non mais…

– Aucune génération n’a souffert comme la nôtre.

– T’as plus vraiment 20 ans.

– Oui ben quand même. A minima, c’est un retour aux heures les plus sombres de la civilisation.

– Comment ça ?

– Ben, y’a un siècle. La Prohibition.

– Ah oui, tiens, c’est vrai, ça fait à peu près 100 ans. Le 19 janvier 1919, les Etats (48 à l’époque) approuvent le 18ème amendement à la constitution des Etats-Unis.

– C’est passé par un amendement constitutionnel ?!

– Mais oui. Trois courts paragraphes, pour indiquer que la production, la vente, et le transport de boissons alcoolisées sont interdits aux Etats-Unis. Le tout complété par une loi, le Volstead Act, et tout le monde est à l’eau.

La dernière tournée a représenté 43% du PIB ce jour-là.

– Le début d’un âge sombre. Une bien triste période.

– Mais qui a aussi été matière à quelques histoires savoureuses, qu’il s’agisse des parlementaires qui avaient installé un bar clandestin au Congrès, ou de toutes les cochonneries qu’on a mis dans la piquette pour la rendre littéralement imbuvable. Des histoires de police aussi.

– Oui, pour protéger les bons citoyens du vice que représentait la boisson, on a eu Al Capone (et son frangin).

– Ah ça. Et bien sûr, si je te dis agent fédéral héros de la lutte contre le crime organisé autour du trafic d’alcool, tu vas me dire…

– Eliot Ness, évidemment ! Le représentant du Trésor qui a fait tomber Capone par la comptabilité. Un héros, une légende, une inspiration pour le cinéma.

D’après notre expérience, y’en a un sur quatre qui ressemble à un vrai comptable.

– Oui, certes. N’empêche que si tu veux tout savoir, je pense que ce ne sont pas les Incorruptibles de Ness les vrais héros de la lutte contre le trafic.

– Ah bon ? Et qui alors ?

– Izzy et Moe.

– Connais pas.

– Et pourtant, je peux te dire qu’à l’époque ils étaient de vraies vedettes. Avec des centaines d’arrestations à leur actif, sans avoir jamais tiré un coup de feu.

– Tu m’intéresses.

– Aussi incroyable que cela puisse nous paraître aujourd’hui, les promoteurs de la Prohibition étaient non seulement convaincus que c’était une mesure de salubrité publique, mais également qu’elle serait de ce fait populaire et bien reçue par les citoyens.

– C’est ce qu’on appelle se mettre le doigt dans l’œil profond.

– Ah ça, les législateurs à côté de la plaque, c’est pas nouveau non plus. Mais la conséquence pratique de cette conviction, c’est qu’ils imaginaient qu’il n’y aurait pas vraiment besoin de moyens particuliers pour faire respecter l’interdiction. Le Congrès ne prévoit donc qu’un budget de 5 millions de dollars par an, de quoi recruter 1 500 prohibition agents, qui dépendent du ministère des Finances (Internal Revenue).

– Pour plus de 160 millions d’habitants, ça fait pas lourd.

– Non. Et parmi ceux qui candidatent pour ce poste, un certain Einstein.

– Hein ? Non !

– Non, pas celui-là. Isidor « Izzy » Einstein. Il vient aussi d’Europe, puisqu’il est né en Autriche-Hongrie, au début des années 1880 (la date exacte n’est pas claire). De ce fait, il parle yiddish, allemand, hongrois, et polonais, avec des bases en italien et en français. Rajoute l’anglais, puisqu’il vient s’installer aux Etats-Unis, plus exactement à New York, en 1901. Il y épouse une compatriote, c’était bien la peine de traverser l’océan, et travaille comme vendeur de rue, puis employé des postes. C’est bien, mais un peu court pour faire vivre une famille de quatre enfants. D’où l’idée de se présenter au Bureau Fédéral de la Prohibition dès sa création en 1920. Et là, problème.

– Quoi donc ?

– Ben on lui dit qu’avec 1,65 mètre pour 100 kg, il n’a pas vraiment le physique d’un agent qui va courser les trafiquants de bibine.

– C’est pas complètement illogique qu’il y ait des critères d’aptitude.

– Oui, mais Izzy retourne l’argument. Pour obtenir un mandat de perquisition et faire fermer un bar clandestin, ce qui constitue un aspect essentiel de l’activité du Bureau de la Prohibition, il faut prouver qu’on y vend de l’alcool.

– Je te suis.

– Jusqu’au bar, je ne suis pas surpris. Parce que précisément, pour prouver qu’on fournit autre chose que de la limonade, il faut accéder au zinc. Le problème étant que quand les fédéraux se pointent, ils sont en général repérés de loin, et toute boisson prohibée a disparu avant qu’ils puissent la saisir.

– Faut feinter.

– Précisément. Izzy souligne qu’il a plutôt la tête du gars qui vient boire un coup que de l’agent du trésor. En plus, de par ses activités passées, il « connait les gens ». Polyglotte et plein de bagout, il peut se faire passer pour un consommateur. Et il réussit déjà à convaincre son recruteur, et se fait embaucher.

Les trafiquants vont trinquer.

A partir de là, la carrière d’Izzy Einstein est une cascade d’anecdotes dignes d’une comédie policière et de chiffres à faire défaillir un ministre de l’Intérieur.

– Genre ?

– Genre son premier fait d’armes consiste à se pointer à la porte d’un speakeasy, connu du Bureau mais réputé impossible à surprendre. Il frappe à la porte, l’œilleton s’ouvre, et le portier lui demande qui il est. Izzy ne se démonte pas : « Isidor Einstein, agent fédéral de la Prohibition, et j’ai vraiment besoin d’un verre ». Le gars le reluque, et lui ouvre. Puis il lui tape dans le dos en disant que c’est la meilleure blague de la semaine. Izzy lui montre son badge, le gorille lui répond qu’on croirait un vrai. Puis il se fait servir de l’alcool, et sort ses menottes. Ca a un peu plombé l’ambiance.

– Juste parce qu’il n’a pas une tête d’agent ?!

– Ca, et parce qu’il doit avoir un certain talent d’acteur. Il refait le même coup plusieurs fois, on le prend toujours pour un comique. Il sait aussi travailler en équipe.

– Comment ça ?

– Une autre fois, il se pointe alors que deux collègues, qui eux ont bien la tête de l’emploi, font le pied de grue devant le troquet. Il prévient le barman, en disant qu’il sait les reconnaître à un kilomètre, ces pourris qui font rien qu’à nous empêcher de picoler. Quand ils se tirent, le barman a confiance et lui sert un verre. Mauvaise idée. Et tout ça va prendre encore une autre dimension quand il fait embaucher son frère.

– Il a un frangin ?

– Son frère de loge maçonnique, Moe Smith. Même genre, encore plus massif. Lui est un local, puisqu’il est né à New York. Il a été boxeur, vendeur de rue aussi, puis marshall.

« Qu’est-ce qu’il s ont de plus que nous, Kevin Costner et Andy Garcia ? »

A eux deux, ça tourne à la farce. Toujours dans le but de convaincre des tenanciers de débits de boisson clandestins, ils font se faire passer pour…pfff, la liste est longue : des vendeurs/représentants, notamment en fruit et en cornichons, qui négocient ferme un contrat avec le barman avant de le conclure avec un verre, des joueurs de foot, des vendeurs de charbon, des vendeurs de glace, des représentants en cigares, des rabbins, des délégués démocrates à la convention nationale (après avoir été vérifié à cette dernière qu’on y servait bien que des boissons licites), des juges de concours de beauté, des figurants dans une film, des aristocrates hongrois, des plombiers, des bibliothécaires, des blanchisseurs chinois, des juges, des camionneurs, des fossoyeurs, des avocats…

– Attends mais… T’as dit des blanchisseurs chinois, comment ils font ?

– Ben ils se déguisent.

– Nan ?

Si

– Une fois qu’ils se font passer pour des musiciens, on demande à Izzy de jouer un morceau de trombone (c’est que les trafiquants commencent à se méfier). Ce qu’il fait de façon convaincante, et c’est une arrestation de plus.

« Non, moi c’est Izzy. »

Izzy s’est même grimé en Noir pour entrer dans un speakeasy de Harlem. En plus ils sont ingénieux. Ils mettent au point un dispositif à base de tube dans leur col qui recueille le contenu de leur verre dans une petite flasque en faisant semblant de picoler. Ce qui permet de recueillir des preuves. Ce qui est fort, c’est qu’ils continuent même quand ils deviennent connus en vertu des articles qui relatent leurs exploits. Parce que la presse de New York adore raconter leur exploit.

– Tu m’étonnes.

– Izzy Einstein est tellement efficace que le Bureau le délègue dans d’autres villes pour prêter main-forte : il fait le travailleur mexicain à El Paso, l’ouvrier du bâtiment à Providence, ou un mécano à Détroit. La clé, comme pour toute carrière d’acteur, c’est de se dévouer à ses rôles. Une fois, Izzy reste dans la rue en bras de chemise en pleine hiver, puis Moe l’amène grelottant au bar en disant qu’il lui faut un verre, vite. Evidemment, ça marche.

– Rendez service, tiens.

– Tu te doutes bien qu’à partir du moment ils sont régulièrement dans les journaux, les trafiquants se renseignent. Certains exigent d’Einstein qu’il morde dans un sandwich au jambon avant de commander. Ca ne les sauve pas.

– Bien fait pour le coup.

– D’autres affichent sa photo dans leur rade. Pour les fois où il ne serait pas déguisé. Du coup, un soir, il se pose au comptoir et le barman lui dit méfiant qu’il ressemble à cet agent du Bureau, là, Epstein.

– Euh, c’est Einstein.

– C’est exactement ce que répond Izzy. Le gars insiste. Ils débattent. Izzy lui parie un verre que c’est Einstein. Vérification faite, évidemment, il a raison.

– Donc le barman le sert ?

– Ben oui. Direction la prison. Tu comprends que même le New York Times parle de l’Incomparable Izzy, l’Honnête Izzy, ou du meilleur limier des Etats-Unis (America’s Premier Hooch Hound).

– Je tiens quand même à rappeler qu’on parle de gens qui empêchent leurs semblables de s’en jeter un derrière la cravate de temps en temps ! Je salue l’ingéniosité, mais je ne peux pas cautionner.

– Mais ne va pas croire qu’ils font ça par conviction. Izzy et Moe ne sont ni pour ni contre la prohibition, mais considèrent que la loi doit être respectée. En outre, on peut même considérer qu’ils rendent service au consommateur en retirant de la circulation des alcools plus ou moins frelatés et dangereux. Ils mettent la main sur des trafiquants qui n’étaient pas des manches non plus, puisqu’ils cachaient par exemple leurs bouteilles dans un ours empaillé, ou se faisaient aussi passer pour des rabbins.

– Faut croire que le déguisement de rabbin c’était le truc en vogue à new York dans les années 20.

– Nos deux compères organisent même leurs opérations pour bénéficier de la meilleure couverture, typiquement pour les éditions du lundi. Un certain dimanche, ils ont ainsi réalisé 71 raids en 12 heures.

Espérons que les alligators tiennent l’alcool.

– J’en connais qui aimeraient bien afficher des résultats pareils.

– Certes, mais c’est ce qui scellera leurs carrières. Pas les arrestations, mais leur médiatisation. En 1925, Izzy et Moe sont licenciés à l’occasion d’une réorganisation du Bureau de New York. Officiellement parce qu’il n’appréciait pas que des agents soient ainsi des figures médiatiques. Officieusement parce qu’ils obtenaient plus de notoriété que leurs chefs.

– C’est petit.

– Izzy racontera qu’on lui avait proposé d’être transféré à Chicago, ce qu’il avait refusé. Il ne voulait pas se frotter à Capone. Il explique qu’en refusant il s’est viré tout seul. Le New York Times le regrette publiquement, déplorant que les lecteurs ne puissent plus se régaler de leurs aventures comparables à celles de Robin des Bois ou Lancelot.

– Lancelalcool, plutôt.

– Celle-là tu l’assumes tout seul. Mais le fait que le Bureau se prive d’une sacrée ressource. En 5 ans, Izzy et Moe ont totalisé 4 932 arrestations, la confiscation de 20 millions de litres environ, d’une valeur de 15 millions de dollars de l’époque, avec un taux de condamnation de 95 %. Sans jamais porter un flingue, ni causer la moindre fusillade.

– Whaoh. Et ils sont devenus quoi ?

Non. Enfin, pour ce qu’on en sait…

– Ils se reconvertissent dans la vente d’assurance-vie. Plus tard, Einstein racontera sa carrière dans un livre, Prohibition Agent n°1. Et puis leur carrière a tout juste inspiré un téléfilm.

– C’est du gâchis.

– Je ne te le fais pas dire. Allez, à leur santé !

2 réflexions sur « The Big Izzy »

  1. The big easy c’est le surnom de la Nouvelle-Orléans (et d’un flim des années 80 avec Denis Quaid), le “bon” jeu de mot ça aurait été “the speak Izzy”, non ?

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