Un bon gros morceau de Bass

Un bon gros morceau de Bass

– Je ne dis pas que c’est nécessairement nul, je dis que c’est moins bien. Blake et Mortimer sans E. P. Jacobs, bon ben boaaarf. Spirou et Fantasio sans Franquin, re bof. Astérix sans Goscinny, rere bof. Et Lucky Luke aussi, d’ailleurs.

– Espèce de conservateur.

– Assumé. Pardon, mais Lucky Luke après Goscinny, ça a quand même donné Laurent Gerra au scénario.

– Oh merde, c’est pourtant vrai.

– Et ce n’était pas franchement glorieux.

– Accordé. Mais les derniers ne sont pas si mal, sincèrement. On renoue avec l’idée de reprendre des personnages hauts en couleur de l’Ouest, comme dans les grandes années. Billy the Kid, Jesse James, Calamity James, Roy Bean, l’empereur Smith, les vrais frères Dalton et j’en passe. Et Bass Reeves dans le dernier album.

– Qui ?

Lui.

– Bass Reeves. Un marshall qui a roulé sa bosse pendant une grosse trentaine d’année au lendemain de la guerre de Sécession.

– Je vais attendre un peu avant d’applaudir parce ce n’est pas particulièrement original, jusque-là.

– Ça l’est tout de suite un peu plus quand tu sais qu’avant de partir à la poursuite de tout ce que l’Oklahoma comptait de truands, de desperados et de meurtrier avec en gros un cheval et une Winchester, Bass Reeves est né esclave.

– Attends, quoi ?

– Eh oui. Et forcément, tu te doutes qu’avec ce statut à la naissance, Reeves avait la peau noire. Il est né pendant l’été 1838 dans l’Arkansas dans une famille qui appartenait à William Reeves, propriétaire terrien, shérif et politicien de son état. C’est d’ailleurs à lui qu’il doit son nom de famille : dans le sud des Etats-Unis, l’usage voulait que les esclaves prennent le nom de leur propriétaire.

– Sympathique. Et Bass Reeves grandit là-dedans ?

– Oui. Les Reeves ne sont pas les pires des maîtres possibles, comparés à ce qu’on pu commettre certains esclavagistes, mais la première partie de son existence est bien celle d’un jeune garçon privé de liberté et forcé de travailler pour ses propriétaires, comme porteur d’eau d’abord puis dans les champs. Il est taillé pour : à 20 ans, Reeves est un grand gaillard qui frôle 1 mètre 90 pour 90 kilos. Un géant pour son époque, mais un géant au calme olympien. Bass Reeves est réputé pour sa politesse et pour son flegme à toute épreuve.

– Quand tu risques de te faire déchirer le dos à coups de fouet dès que tu l’ouvres, t’as plutôt intérêt à garder ton calme, tu me diras.

– De fait. En 1861, la guerre de Sécession éclate. Bass Reeves doit alors suivre le fils de son maitre, William, qui sert comme officier dans l’armée sudiste, pour lui servir de domestique et de garde du corps.

– Faudrait pas que Fiston se casse un ongle en montant lui-même sa tente.

– C’est à peu près l’idée, même si ce rôle de garde du corps fait que Reeves se forme au passage au maniement des armes à feu. Ceci dit, tu comprends assez bien pourquoi un jeune homme noir de 23 ans n’a pas vraiment le goût de canarder les soldats d’une armée yankee dont la victoire laisserait entrevoir la fin de l’esclavage. On ne sait pas trop ce qui s’est passé – des rumeurs disent que Reeves aurait fini par mettre une grosse patate à son maître après une partie de cartes un peu tendue, mais toujours est-il qu’une nuit, Bass Reeves franchit le Rubicon.

– Je suis à peu près certain qu’on ne signale aucune opération sudiste en Italie pendant la guerre de Sécession.

« Je le voyais pas comme ça, le Rio Grande »

– C’est une image, patate. Il fausse compagnie à son régiment et file à bride abattue vers un des seuls endroits où un esclave en fuite peut espérer s’en sortir : un des territoires laissés aux tribus amérindiennes dans ce qui n’est pas encore l’Oklahoma, au gré d’un énième traité que l’Oncle Sam défonçait à peu près aussi vite qu’il les signait.

– Je crois me souvenir que Washington n’en a jamais respecté un seul.

– Et tu te souviens bien. Rien qu’entre 1830 et 1850, plus de cent mille Indiens avaient déjà été déportés de plus en plus loin vers l’Ouest, au nom d’un petit gag conceptuel, la Destinée manifeste, qui expliquait en substance qu’il était tout à fait normal d’en finir avec tous ces sauvages. Le débat ne portait que sur la méthode : le massacre pur et simple pour certains, une acculturation et une intégration forcée pour les plus modérés. Et c’était à chaque fois le même cycle : « don » par les Etats-Unis de territoires de plus en plus reculés et de moins en moins exploitables, mise sous tutelle des tribus dans des réserves, tactique de la terre brûlée, et répressions sauvages dès qu’un peuple l’ouvrait.

– Et c’est chez là que Bass Reeves se réfugie ?

– Et c’est bien vu : en pleine guerre civile, les Etats-Unis relâchent un peu la pression sur les territoires indiens. Bass Reeves, dont la couleur de peau devient pour une fois un avantage, passe quatre ans au sein des tribus Creek et Séminole, et il y apprend bien des choses.

– Comme quoi ?

– Leurs langues et leurs coutumes, déjà, mais pas seulement. Il apprend à chasser, à pister, et à se débrouiller dans la nature immense et sauvage qui caractérise la Frontière en général et le futur Oklahoma en particulier. Et puis la guerre de Sécession se termine, avec la victoire du Nord et l’abolition de l’esclavage.

– Ouais enfin on peut en reparler longtemps, de la réalité du truc…

– Ah ça, il ne faudra pas vingt ans aux Etats du sud pour retomber sur leurs pieds en privant petit à petit les Noirs de tous les droits acquis au lendemain de la guerre civile – les fameuses lois Jim Crow. Mais pour l’heure, Bass Reeves décide de rentrer dans son Arkansas où il s’installe comme fermier, avec succès et avec beaucoup d’enfants : onze en tout.

– Ah quand même.

– Ben oui : son mariage est non seulement fécond mais heureux, semble-t-il. Mais en 1875, sa vie change une nouvelle fois de direction au lendemain de l’arrivée d’un nouveau Marshal en Arkansas, James Fagan.

– Reeves n’a déjà pas loin de 40 ans, en 1875 ?

– 37, exactement. Le profil idéal pour ce que cherche Fagan.

– C’est-à-dire ?

– La mission qu’on a confiée à Fagan est claire : on lui demande de nettoyer sa juridiction, une immense zone de 500 kilomètres de côté qui correspond grosso modo à l’Oklahoma actuel, moins la bande de terres qui le fait ressembler à une poêle à frire sur les cartes d’aujourd’hui. Et c’est un coupe-gorge : on jurerait que tout ce que l’Amérique compte de truands, d’escrocs, de meurtriers, de voleurs et de desperados, s’est passé le mot pour écumer la région. L’idée, c’est de remettre un peu de sérénité dans tout ça.

« Qui est-ce qui m’a foutu la Grande Ourse sur cette carte ? »

– Noble ambition.

– Mais pour ça, Fagan a besoin d’hommes. Bass Reeves fait partie des 200 marshals qu’il recrute – et si contrairement à ce qu’on lit parfois, il n’est pas le premier Noir à intégrer le corps prestigieux des US marshals, il est en tout cas le plus efficace. Et de loin.

– Pourquoi on le recrute ?

– Il coche toutes les cases : excellente expérience du terrain, très bonne connaissance des coutumes indiennes, des talents de tireur reconnus, et une solide réputation de droiture et d’honnêteté. Il ne sait ni lire ni écrire, mais ça ne va pas l’empêcher de mener une carrière de Marshall exemplaire pendant 32 ans.

– Sacrée bonne pioche.

– C’est le moins qu’on puisse dire. On en a déjà parlé : dans l’histoire ou plutôt dans la légende de l’Ouest, il n’y a pas beaucoup de grandes figures dont la réputation corresponde à la réalité. Calamity Jane, Jesse James, Wild Bill Hickock, Buffalo Bill… Dès que tu creuses, tu réalises que tout le monde en a fait des caisses, à commencer par eux-mêmes.

– Et Bass Reeves ?

– Ben non. En l’occurrence, le travail des historiens a montré qu’il n’y avait pas beaucoup d’écart entre la légende et la réalité. Quand il commence son service à 37 ans, c’est déjà un sacré dur-à-cuire doté d’une moustache parfaitement épique. C’est aussi un homme impressionnant.

A elle seule, sa moustache pouvait dissimuler deux flingues de concours.

– Ben c’est une sacrée carrure, déjà.

– Alors oui, mais les deux flingues qu’il porte en permanence à la ceinture peuvent aussi aider. Il les porte les crosses tournées vers l’intérieur pour dégainer plus rapidement et comme il est ambidextre en plus d’être bon tireur, j’aime autant te dire que c’est plutôt le genre de type qu’on n’emmerde pas trop. D’ailleurs, ceux qui ont essayé ont eu des problèmes : en 32 ans de service, Bass Reeves a officiellement abattu 14 hors-la-loi.

– Ah ben bravo la vision de l’ordre et de la justice. On tire d’abord et on cause après, je vois.

– Ben non. Il était toujours en état de légitime défense, Sam, face à des gens qui n’étaient pas des plaisantins : meurtriers, braqueurs, violeurs, brutes épaisses et j’en passe. Et c’est parfois passé vraiment pas loin : en 1884, il s’est retrouvé face à trois frères, les Brunters, qui l’ont couché en joue sans qu’il l’ait vu venir.

– Et ?

– Dieu sait comment, il a réussi à les faire causer quelques minutes pour détourner leur attention avant de dégainer subitement, d’en descendre deux et de réussir à saisir le canon de l’arme du troisième pour détourner le tir avant de lui fracasser le crâne d’un coup de crosse. La même année, un autre de ses tirs, attesté par une foule de témoins, témoigne de ses qualités de tireur. Il a abattu Jim Webb, un fuyard qui venait de lui vider quelques barillets sur la tronche après avoir refusé de se rendre, avant de filer à cheval en tirant des coups de feu sur ses poursuivants. Reeves a sorti sa Winchester et lui a logé une balle dans la poitrine à 300 mètres de là.

« Je lui ai tout appris, au p’tiot ».

– C’est précis, une Winchester.

– Contrairement aux arrosoirs à plomb qui leur servaient de flingues, oui – mais ça reste un tir exceptionnel. Ceci dit, Reeves n’est pas qu’une fine gâchette : c’est aussi un enquêteur et détective de premier ordre. A sa retraite, il affichait 3 000 arrestations au compteur, pour autant de criminels qu’il avait parfois dû pister pendant des mois, sur des centaines de kilomètres, au milieu d’un immense territoire qui était déjà dangereux en soi. Et il n’avait pas son égal pour retrouver les traces de ses cibles.

– Un vrai petit Sherlock Holmes.

– Tu ne crois pas si bien dire : comme Sherlock, Reeves s’était spécialisé dans le déguisement et était connu pour se rapprocher de ses cibles en se déguisant en prêcheur, en vagabond, en fermier ou en simple cowboy. L’une de ses arrestations les plus célèbres a été particulièrement épique. Un jour, Bass Reeves part avec un petit détachement pour arrêter deux frères du côté de la Red River Valley, à la frontière texane. Sa juridiction s’arrête là et Bass Reeves doit aller vite : pour peu que les deux hommes franchissent la rivière qui sert à délimiter les deux territoires, c’est râpé.

– Et il fait quoi ?

– Il décide de ne pas la jouer en force. Pour ne pas éveiller les soupçons, Bass Reeves laisse ses hommes à une quarantaine de kilomètres de la ferme des deux outlaws. Et il se présente comme une fleur à l’entrée du ranch, déguisé en clochard. Les deux truands n’y sont pas, mais leur mère est là et Bass Reeves lui monte un bobard pas possible, en prétendant que des hommes de loi le poursuivent, qu’on lui a tiré dessus, et qu’il aurait bien besoin d’un peu d’aide.

– Et ça passe ?

– Comme une lettre à la poste. La mère des deux truands tombe dans le panneau. Le soir, alors que Bass Reeves a réussi à se faire inviter à dîner, les deux frangins reviennent au ranch. Reeves passe la soirée à les amadouer… Là où c’est beau, c’est qu’au moment d’aller se coucher, les trois compères se sont mis d’accord pour aller attaquer une banque à la première heure le lendemain matin. Évidemment, Bass Reeves se fait une joie de menotter tout ce petit monde pendant la nuit, sans même les réveiller.

– Malin.

– Au petit matin, il est reparti pour 40 kilomètres à pied avec ses deux prisonniers et la maman derrière, maman qui l’a paraît-il injurié sur plusieurs kilomètres avant d’abandonner.

– Propre.

– Mais ce qui en dit le plus long sur la personnalité de Bass Reeves, ce n’est pas cette affaire. C’est qu’il a poussé le sens du devoir jusqu’à arrêter son propre fils.

– Hein ?

– Ben ça peut paraître impensable aujourd’hui d’exiger ça d’un de tes agents mais autre temps, autre mœurs. L’histoire date de la fin de sa carrière, en 1902. Cette année-là, un de ses fils a pris la fuite après avoir assassiné sa femme. A 65 ans, c’est Bass Reeves qui l’a traqué avec la même sérieux que pour tous les autres fugitifs. Il l’a rattrapé et l’a arrêté sans violence avant de le remettre à la justice deux semaines plus tard. Son fils a été condamné à vingt ans de cabane et Reeves a continué de faire son métier pendant encore trois ans avant de partir à la retraite en 1907, à 71 ans. Il est mort dans son lit en 1910, d’une insuffisance rénale.

– Pas franchement la mort à laquelle il pouvait s’attendre.

– Tu peux le dire : plus d’une centaine de marshals ont été tués entre 1860 et 1900 dans l’Oklahoma. Non seulement Reeves ne fait pas partie du lot, mais il a fini sa carrière sans jamais avoir été blessé. Il y a forcément un peu de chance dans tout ça, mais c’était clairement un enquêteur hors du commun. Dans un des journaux d’Oklahoma City, son éloge funèbre disait d’ailleurs ceci : « Reeves restera comme un homme réputé pour ne jamais manifester la moindre émotion, quelles que soient les circonstances. Il ne savait tout simplement pas ce qu’était la peur ».

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