On fait un sort au sorcier

On fait un sort au sorcier

– J’espère que tu es bien reposé, frais et dispos.

– Alors bon, frais…

– Oui enfin en pleine possession de tes moyens.

– Euuuuuh, on va dire oui.

– Tu as amené ce que je t’ai demandé ?

– Oui oui. Tu as dit « musique épique » sans plus de précision, alors j’ai pris tout ce que j’ai. Rhapsody, Blind Guardian, Helloween, Manowar, des bandes originales… j’ai pas trié.

– Très bien. C’est que nous avons devant nous une tâche titanesque.

– A ce point ? Allez, dis-moi, ça suffit les mystères, c’est quoi le programme ?

– Aujourd’hui, nous allons tuer une légende.

– Rien que ça ?

– Non, ce ne sera que le début.

– Tuer une légende, vraiment ?

– Oui. Et une légende qui a précisément acquis ce statut par sa capacité surnaturelle à déjouer la mort.

– Tu veux qu’on tue un truc connu pour être immortel ?

– Exactement. Tu mesures l’ampleur de la tâche. Et après…

– Parce que tu as encore prévu quelque chose derrière ?

– En effet. Après, nous allons la ressusciter !

– Whaoh, attends, je suis pas sûr de…j’ai pas signé pour ça, moi.

– Trop tard. Mets ta tenue, on va commencer.

– Alors à ce propos, pourquoi c’est toujours moi qui fait l’assistant ?

– C’est pour te protéger. C’est moi qui prends les risques, tu comprends.

Et puis on ne peut pas lui confier des matières dangereuses.

– Mouais. Bon alors, c’est qui cette légende.

– Ooooh, tu la connais. Dès que j’aurais prononcé son nom, tu sentiras d’ailleurs l’étreinte glaciale de l’angoisse sur ta poitrine oppressée et un souffle d’outre-tombe te parcourir l’échine.

– Ca me plait de plus en plus, ton histoire.

– Je m’apprête à conjurer une figure des plus sinistres, bannie dans les ténèbres d’histoires que l’on ose à peine chuchoter, qui rôde jusqu’à ce jour encore dans notre imaginaire collectif comme la figure belle et bien réelle du croquemitaine moderne.

– Je…ça va bien. Avec ta tenue, là, y’a un slip de rechange ?

– Je veux parler de…

– Mais qu’est-ce que je fais là ?

– Grigori Novykh !

– …

– …

– …

– …

– Qui ?

– Grigori Novykh. Grigori Novykh ? Grigori Yefimovitch Novykh ?

– Ah ben oui, tout de suite…non.

– RASPOUTINE !

– Aaaaaaaah ! Mais ça va pas ?!

– Voilà. Lui-même. Grigori Yefimovitch Novykh, dit Raspoutine.

– Ra-ra…

– Non, stop !

– Mais enfin ?

– NON !

– Attends, j’ai trouvé une version rien que pour toi avec des peaux de bêtes et tout.

– C’est non. Et on va s’intéresser à ce que c’est passé bien avant qu’il devienne une référence en boîte de nuit.

– Pffff.

– Grigori Yefimovicth Novykh est né dans une famille de paysans sibériens en 1869. Il est encore un jeune enfant quand on lui attribue déjà des pouvoirs mystiques dans le village, alors que lui-même développe une certaine attraction pour le mysticisme. Même s’il est élevé dans la foi chrétienne, qu’il professera d’ailleurs toute sa vie. Cela dit ce n’est manifestement pas tout ce qui l’intéresse.

– C’est-à-dire ?

– J’ai pas le détail de toutes ses activités de jeunesse en dehors de contribuer à la ferme familiale, mais elles lui valent rapidement le surnom de Raspoutine. Ce qui signifie « le Débauché ».

– Tu veux dire qu’il partage littéralement le nom d’une authentique princesse Disney ?

– Exactement. Pouvoirs occultes, mysticisme, et vices, tu as tous les ingrédients de sa future carrière. Suffit d’ajouter une indéniable présence servie par un regard vert profond que tous les témoins s’accordent à qualifier d’hypnotique pour obtenir la formule qui en fera une légende.

Ou un diplômé en socio.

– Et comment il va en arriver là, exactement ?

– A 23 ans il rejoint un monastère en tant que flagellant. Il…développe une interprétation assez personnelle de la doctrine de l’ordre sur le meilleur moyen pour accéder à la grâce.

– A savoir ?

– D’après lui, l’homme se rapproche au plus près de Dieu quand il atteint un stade de détachement de toute passion.

– Ca se tient, jusque-là. Je suis sûr qu’on peut trouver des théologiens pour être d’accord.

– Sans doute, mais ils risquent de moins valider la suite. Raspoutine considère que le meilleur moyen d’y parvenir c’est l’épuisement consécutif à la débauche sexuelle.

– Ah. Oui. Je crois savoir que le pape préconise une autre voie.

– Il quitte donc le monastère après un an.

Le niveau de barbe a sévèrement baissé après son départ.

Grigori revient chez lui et se marie. Il aura 4 enfants et sa femme ne trouvera jamais trop à redire sur ses…tentatives d’atteindre l’exaltation mystique, en expliquant « qu’avec lui, il y en avait assez pour plusieurs ».

– Ben c’était un peu Russia’s greatest love-machine.

– J’ai dit non. Raspoutine entame ensuite une carrière de mystique errant, un starets, qui l’emmène au mont Athos ou jusqu’à Jérusalem, en vivant d’aumônes et de l’hospitalité de ceux auprès desquels il prêche. Il acquiert progressivement la réputation de pouvoir guérir les malades et prédire le futur.

– Ca peut servir.

– Tu ne crois pas si bien dire. C’est ainsi qu’il arrive à Saint-Pétersbourg en 1903, accueilli par un responsable de l’académie religieuse et l’évêque de Saratov. Ce qui signifie qu’il s’inscrit tout à fait dans le cadre de la religion officielle, et que les dignitaires de l’Eglise le trouvent sans doute un peu original mais n’en reconnaissent pas moins sa dévotion.

– Ou au moins sa capacité à subjuguer les ouailles.

– Le fait est qu’entre sa réputation, son attitude, et son allure, il fait forte impression. C’est ainsi qu’il est présenté à la famille royale en 1905. Le tsar Nicolas II raconte dans son journal que lui et son épouse n’avaient prévu de le recevoir que quelques minutes, mais que l’entretien était tellement captivant qu’il a duré une heure. Ce qui fait que Raspoutine est appelé au chevet du prince Alexei lorsque ce dernier fait une hémorragie en 1908.

– Non mais ces fichus aristos, quand même ! Appeler un mystique parce que la royale progéniture s’est fait un bobo…

– C’est un peu plus problématique que ça. A cause de la corruption inhérente qui coule littéralement dans les veines de tout monarchiste, ou des caractéristiques génétiques de la famille Romanov si tu tiens vraiment à recourir à des arguments scientifiques, Alexei se trouve dans la position doublement inconfortable d’être à la fois l’unique héritier de la couronne, et hémophile.

– Le futur du trône repose sur lui mais une coupure peut l’envoyer au cimetière.

– C’est exactement ça. Sa famille, en particulier la tsarine, s’inquiète énormément de sa santé. Or il y a ce type bizarre qui a la réputation de guérir les maladies. Après tout…

– Ca se tente.

– Voilà. Les témoignages montrent que Raspoutine à un réel effet apaisant sur le prince, et par extension sur sa mère. Il prie avec lui pour lui donner confiance dans son destin, et veille à côté de son lit.

Franchement, ça rassurerait n’importe qui, non ?

De fait, le prince et moins angoissé, et sa santé s’améliore. Ses parents sont évidemment soulagés, et voient Raspoutine d’un œil de plus en plus favorable. Ce dernier convainc de son côté la famille qu’il est seul capable de prendre soin de la santé de l’héritier de la couronne, sur lequel repose le destin de l’empire. Bref qu’il est essentiel à ce dernier.

– Non mais attends, la pensée positive et la dimension psychosomatique je veux bien, mais tu n’es quand même pas en train de me dire qu’il a guéri l’hémophilie par la prière ?

– Certainement pas. En revanche il est tout à fait possible qu’il ait réellement eu un effet médical positif, de façon totalement involontaire.

– Comment ça ?

– La théorie est la suivante : nous ne sommes plus au 18e siècle, mais plutôt à une époque où la médecine peut effectivement s’avérer utile pour les patients, cependant à ce moment l’aspirine est un traitement récent, il date des années 1890, et est un peu considéré comme bon pour tout par les médecins.

– Ils le prescrivent à tout va pour tout et n’importe quoi, c’est ce que tu veux dire ?

– Oui. Or il s’avère que pour le coup l’aspirine n’est vraiment pas particulièrement recommandée pour un hémophile. C’est plutôt un anticoagulant qui fluidifie le sang. Pas du tout ce qu’il faut pour quelqu’un sujet aux hémorragies. Convaincu qu’il est le seul à pouvoir soigner Alexei en vertu de ses « pouvoirs », Raspoutine exige que ses médecins soient mis dehors. Il veut être le seul à s’occuper de lui. Plus de médecins, plus d’aspirine. Il est donc tout à fait possible qu’en virant la concurrence, Raspoutine ait effectivement contribué à l’amélioration de son état. Ou peut-être c’était simplement sa capacité à inspirer confiance au prince et à la tsarine, et à les apaiser, ce qui aurait pu suffire à retaper le petit.

– En attendant j’imagine qu’il va rapidement devenir une figure de la cour.

– Certainement. Il rentre dans le cercle des favoris des souverains, et il fascine. Non seulement c’est un conseiller spirituel, mais en plus les aristocrates qui le fréquentent ressentent-ils sans doute un petit frisson canaille à la compagnie d’un homme qui conserve des manières rustres de paysan et une allure d’homme des bois hirsute. Les témoignages de l’époque mentionnent son habitude de manger avec les doigts de laisser une quantité non négligeable de reliefs dans sa barbe.

– Je comprends qu’on se bouscule pour l’inviter.

– A la cour, Raspoutine maintient son personnage de mystique paysan, humble et exalté. En dehors, il reprend sa vie de débauche, à base de femmes et d’alcool. Tu te doutes que ça peut faire jaser, mais il jouit désormais de la protection impériale. Quand des rumeurs sur sa conduite arrivent au trône, le tsar refuse de les croire, et les accusateurs gagnent un aller simple pour les provinces les plus éloignées de la capitale. Du fait de son influence bénéfique sur le prince, il bénéficie du soutien indéfectible de la tsarine, et par extension du tsar. C’est ainsi que de soigneur du tsarevitch il devient conseiller des souverains.

– Un bon moyen de se faire des ennemis ça.

– Tout juste. Pour le peuple, la soudaine ascension de ce mystique hirsute auprès du trône est difficile à comprendre, dans la mesure où la famille régnante taisait l’hémophilie du prince et où il y a ces bruits qui courent sur ses mœurs. On lui prête des aventures sexuelles avec une bonne partie de la cour, jusqu’au sommet.

– Lover of the Russian queen.

– Entre autres. Par ailleurs, quand le tsar part prendre la tête de ses troupes en 1915, il laisse la conduite des affaires internes à son épouse. C’est à ce moment que Raspoutine, en vertu de l’ascendant qu’il a pris sur cette dernière, peut exercer toute son influence. Il prend ainsi part dans les décisions de nomination de dignitaires de l’Eglise comme de ministres. Ce qui lui attire pas mal d’inimitié dans la noblesse.

– Ca va mal finir.

– Oui, mais avant d’en parler, juste un mot sur son rapport au peuple. Raspoutine vit désormais confortablement dans la capitale, à savoir Saint-Pétersbourg, et porte des broderies en soie, mais il semble être resté sincèrement soucieux de la condition des paysans et petites gens. On dispose ainsi de notes qu’il adressait aux souverains pour les enjoindre, dans une écriture assez peu élaborée, de distribuer les réserves alimentaires en train de pourrir dans les silos au peuple. Il en appelle au tsar, puis à la tsarine, et aux membres du gouvernement.

– Ca colle pas trop avec l’image de fléau du pays.

– Non. Il ajoutait que si les autorités se désintéressaient de la faim grandissante de la population, ça pourrait mal finir. Comme quoi il prédisait quand même un peu l’avenir. Donc en fait c’est plutôt de la noblesse que viennent ses ennemis. Il fait l’objet de plusieurs tentatives d’agression voire d’assassinat, mais sans succès. Jusqu’à la nuit du 17 décembre 1916 selon le calendrier russe, 30 décembre pour nous.

– Ok, c’est quoi le programme de la soirée ?

– Raspoutine est invité au palais de Moïka, la résidence du prince Félix Ioussoupov, époux de la nièce du tsar Irina et l’homme le plus riche de Russie. Ioussoupov et ses complices voient Raspoutine comme une menace pour l’autorité du tsar, un facteur d’affaiblissement du trône Il convient selon eux de le faire disparaître pour rétablir le pouvoir impérial alors que le pays en a le plus besoin. Sans lui, le tsar serait plus à l’écoute de la noblesse et de la Douma.

– C’est qui ses complices ?

– Tu as le docteur Stanislas Lazovert, le grand-duc Dmitri Pavlovitch, le député Vladimir Pourichkevitch, et le lieutenant Sergueï Sukhotin. Et le récit légendaire de la mort de Raspoutine, celui qui est connu dans le monde entier, est directement issu des mémoires de Ioussoupov, publiées en 1928. Tu peux d’ailleurs retrouver ici le récit intégral en anglais de la nuit par Félix Ioussoupov.

– Allez, raconte.

– Ioussoupov invite Raspoutine à venir lui rendre visite dans la soirée. Assez loin dans la soirée, en fait, puisqu’il va le chercher personnellement chez lui sur le coup de minuit. Il l’installe dans son sous-sol, spécialement décoré pour l’occasion afin de lui donner des allures de petit salon de réception, histoire que le mystique ne se doute de rien. Le prince prétend qu’il a l’habitude de recevoir ses invités particuliers dans cet endroit.

« C’est un petit caveau, pour vous habitu… »

Aussi, il lui explique que sa femme tient au même moment une réception. En fait elle est absente à ce moment, mais ses complices sont à l’étage, et donnent le change en jouant des disques sur le gramophone. On sait ainsi que l’assassinat de Raspoutine s’est fait au son de Yankee Doodle.

– Ca casse un peu l’ambiance ténébreuse.

– Un peu. Ioussoupov a précautionneusement préparé la réception, c’est-à-dire qu’il a fait des gâteaux.

– J’ai comme un doute qu’il les a mitonnés lui-même.

– Sans doute pas, en revanche il a confié le glaçage au docteur Lazovert. Ce dernier a fourré une partie de la fournée avec des cristaux de cyanure de potassium. Du cyanure, quoi, pour faire simple. Il a également préparé des verres de vin assaisonné à la même chose.

– On part donc sur un empoisonnement.

– On ne peut rien te cacher. Raspoutine et le prince papotent, l’hôte propose des pâtisseries à son invité. Qui en prend une, puis deux, puis trois. Et ça ne semble pas lui faire plus d’effet que ça, alors que Lazovert a mis dans les gâteaux de quoi rectifier un régiment. Ioussoupov lui propose un verre pour faire passer tout ça, et Raspoutine ne se fait pas prier. Le vin empoisonné a pour effet de…le désaltérer, et ça se limite à ça. Le prince fait bonne figure mais commence à flipper un peu.

– Tu. M’étonnes.

– Il raconte alors un passage…étrange : il se perd dans le regard hypnotique de son invité, qui lui dit alors qu’il perd son temps, et qu’il est vain de tenter quoi que ce soit contre lui. Puis Ioussoupov reprend ses esprits et la conversation se poursuit comme si de rien n’était.

« C’est moi où y’a un petit goût de bouchon, quand même ? »

– Tu m’excuses, je vais vérifier que les portes sont bien fermées.

– Il est près de 2h30, Raspoutine a ingéré une quantité prodigieuse de cyanure, et Ioussoupov se dit qu’il va falloir passer à autre chose. Il s’excuse, et remonte voir ses coconspirateurs. Il emprunte le flingue de Pavlovitch, et tout en le cachant derrière son dos invite son visiteur à s’extasier devant un grand crucifix qu’il a opportunément installé dans son salon du sous-sol. Raspoutine ne se fait pas prier, et s’agenouille devant. Le prince lui tire dessus sans autre forme de procès. Ce qui n’est pas très charitable, mais passons.

– C’est un démon qui résiste au poison !

– Oui ben là il vient de se prendre une balle en travers du cœur, et il fait moins le malin. Ce que confirme le docteur, qui constate la mort. Les conjurés se congratulent à l’étage. Le maudit mystique n’est plus, l’Empire va pouvoir retrouver son tsar et sa grandeur, youpi. Sauf que le prince est saisi par une sorte de malaise, et éprouve le besoin de retourner voir le cadavre pour s’assurer qu’il est bien mort.

– Oh oh.

– Ioussoupov redescend donc, une vingtaine de minutes après le coup de feu, et se penche sur le cadavre. Qui en bon cadavre est immobile et impassible, et…uh, est-ce que je ne viens pas de voir sa paupière tressaillir un peu ?

– C’est le moment de courir.

– Au lieu de ça le prince, qui manifestement n’a pas vu les bons films, se penche plus avant sur le corps. Qui évidemment reprend alors vie. Le monstre se précipite sur lui et l’empoigne !

Ils se battent, et Ioussoupov réussit à se défaire de l’empreinte animale, mais le démon hirsute s’enfuit. Il rejoint la cour du palais. Les candidats meurtriers se lancent à sa poursuite, et lui tirent dessus à quatre reprises. Ce qui alerte un policier de faction. Pendant que Raspoutine gît dans un coin, ils lui expliquent qu’un invité, saoul, a tiré sur un chien de la maisonnée.

– Attends, on est bien d’accord que le décès avait été dûment constaté par un médecin, avant de revenir à la vie et partir en courant ?

– Si fait. Le corps est roulé dans un drap, puis emmené en voiture avant d’être balancé dans la Neva, qui est en partie gelée à l’époque. Il est retrouvé quelques jours plus tard, et l’autopsie montre qu’il avait de l’eau dans les poumons et de la glace sous les ongles, preuve qu’il était encore vivant quand il a été jeté à la flotte, et aurait tenté de revenir à la surface avant de se noyer.

– Je recommande de couper la tête et de tout brûler.

– Et moi je recommande de se calmer un peu.

– Alors que nous avons un sorcier manifestement versé dans les arts occultes les plus impies, capable de tromper la mort à plusieurs reprises ?!

– Mouais, je penche plutôt pour un aristo en mal de reconnaissance. J’entends bien qu’on a tous entendu des récits de miraculés capables de survivre à ce qui aurait tué plusieurs fois le commun des mortels, mais en l’occurrence il y a de bonnes raisons de douter du sérieux du récit princier.

– J’ai envie de te croire.

– Tout d’abord, Ioussoupov a sûrement envie de se faire mousser. Il a tué Raspoutine, ça c’est un fait indéniable, mais s’il peut faire passer ça pour un épisode d’Evil Dead plutôt que pour un sordide assassinat, ça ne pourra que contribuer au rayonnement de ses mémoires. Faut dire qu’il les publie alors qu’il a 41 ans, ce qui est quand même peut-être un peu jeune, d’autant que même s’il vit désormais exilé après l’avènement de l’URSS, de l’avis général l’histoire de sa vie n’a rien de captivant. Il est né avec un service complet d’argenterie dans la bouche, a vécu une jeunesse en or massif, et le fait d’avoir tué Raspoutine est le seul intérêt de son bouquin. Il continuera d’ailleurs à le mettre régulièrement en avant, ce qui quand on y réfléchit est quand même un rien discutable puisqu’on parle quand même d’un meurtre.

– Alors autant que ce soit vraiment, vraiment intéressant.

– Evidemment. En plus, au-delà de l’impératif besoin de sauver la couronne de l’influence diabolique de Raspoutine, Ioussoupov avait peut-être aussi des raisons personnelles de lui en vouloir.

– Comment ça ?

– A l’époque, le jeune prince fait lui aussi l’objet de rumeurs. Il se dit qu’il aurait des inclinations contre-nature, ce qui fait un peu tache pour celui qui a épousé la nièce du tsar. On raconte même qu’il lui arrive de s’habiller en femme pour aller draguer de jeunes officiers.

« Oui ben ça va bien l’uniforme. »

Par conséquent, Raspoutine lui-même aurait été sollicité pour remettre Félix dans le droit chemin. Ce qui, d’une, a évidemment donné lieu à des rumeurs selon lesquelles le prince et le mystique étaient en fait devenus amants, et de deux peut expliquer que Raspoutine ait accepté un rendez-vous chez lui au milieu de la nuit, tout en ayant comme projet qu’ils aillent ensuite voir des gitans, comme le raconte Ioussoupov.

– Tu es en train de me dire que c’est une thérapie de conversion qui a mal tourné ?

– Ca tourne rarement bien, et on est dans le domaine du spéculatif. Ce qui est certain, c’est que Ioussoupov voulait certainement donner autant de relief que possible à son récit. Prenons cette histoire d’empoisonnement, par exemple.

– Oui, parce que quand même, il a résisté au cyanure.

– Pas sûr. Maria, l’une des filles de Raspoutine, devenue après la Révolution une dompteuse de lions connue comme « la fille du moine dément », publie en 1929 un livre dans lequel elle dément vertement la version de Ioussoupov. Elle explique notamment que son père n’aimait pas particulièrement les sucreries, et qu’il n’avait aucune raison de se précipiter sur des gâteaux. En revanche il est établi qu’il aimait le vin.

– Après tout peut-être qu’il a mangé les gâteaux par politesse, parce qu’il avait de bonnes manières à tabl…ouais, nan.

– Par ailleurs, le fait que le potassium de cyanure, ajouté dans les pâtisseries et le vin sous forme de cristaux, ait été laissé à l’air libre et à l’humidité peut l’avoir dégradé en un autre composé inoffensif.

– Quand même, n’essayez pas chez vous.

– Maria nous donne une autre information : Raspoutine avait des problèmes de digestion, et notamment un faible niveau d’acide gastrique dans l’estomac. Or il faut de l’acide pour que le cyanure de potassium se transforme en cyanure d’hydrogène, le truc vraiment mortel. Sans cela, il est beaucoup moins toxique. Enfin, des études sur les rats (évidemment pas reproduites sur des humains) ont montré qu’associé avec du sucre, le cyanure était beaucoup moins dangereux.

– Donc il n’est pas du tout certain qu’il ait mangé des gâteaux, qui de toute façon n’étaient peut-être plus empoisonnés, et quand bien même on a deux raisons de penser que le cyanure aurait pu être largement neutralisé.

– C’est ça. En passant, on peut également dissiper une hypothèse, celle d’un Raspoutine prévoyant qui à l’instar de notre ami Mithridate aurait patiemment construit une immunité naturelle contre le cyanure : ce n’est pas possible. On peut le faire pour un certain nombre de poisson, mais pas le cyanure.

– Donc pour toi il n’y a pas eu poison ?

– Ah ce n’est pas que moi. Le vrai rapport d’autopsie, parce qu’il y en a eu un tout ce qu’il y a de plus sérieux, ne fait pas état de poison. Et pendant qu’on y est, il ne relève pas non plus de trace de noyade. Il ne mentionne comme cause de la mort qu’une balle en pleine tête, pas au cœur, tirée à courte portée.

– Oui ben…

– En outre le rapport du policier alerté par les tirs fait état de 5 coups de feu tirés sur une courte période. Donc l’histoire du tir mortel dans la poitrine avec résurrection 20 minutes plus tard, puis de l’exécution par quatre balles, tu peux oublier. En revanche…

– Quoi ?

– Si tu veux une petite pointe de mystère, les balles ont été tirées depuis trois armes. Dont l’une qui pourrait bien être un revolver Webley, une arme utilisée par les services secrets britanniques. Ce qui a conduit à émettre l’hypothèse de la participation au meurtre de l’agent de sa majesté Oswald Rayner, présent alors à Saint-Pétersbourg. Il aurait pris part dans la mesure où Raspoutine était considéré comme opposé à l’implication de la Russie dans la guerre, donc susceptible de pousser le tsar dans ce sens. Mais bon, peut-être aussi que l’un des conjurateurs possédait un flingue britannique.

– Ca se tient.

– Quoi qu’il en soit, pour ce qui est de Raspoutine, et sauf à imaginer une forme supérieure de sorcellerie qui ferait disparaître les traces à l’autopsie, il est mort exécuté à l’arme à feu. Pas d’empoisonnement, pas de retour à la vie, pas de noyade. Une fois encore, seul le récit de l’homme qui l’a tué mentionne ces éléments. Et je ne te parle même pas des éléments qui sont venus encore embellir la légende par la suite, comme quoi il aurait aussi été pendu et battu à mort, histoire d’être sûr.

– On n’est jamais trop prudent.

– Si, si si. Oh et puis dernière chose : le rapport d’autopsie précise aussi que le corps du moine errant était intact. Entier. Donc le supposé pénis de Raspoutine, évidemment d’une taille prodigieuse, découpé par Ioussoupov puis conservé dans l’alcool, et qui aurait même fait l’objet de divers cultes avant de finir au musée de l’érotisme de Saint-Pétersbourg, n’est de tout évidence pas authentique. Sans doute pas humain non plus, d’ailleurs.

– J’annule mon billet.

– Ton abonnement, tu veux dire.

– Donc on peut remiser Raspoutine comme le sorcier maléfique derrière toutes les cabales du 20e siècle, si je résume.

– Oh, c’est un bon personnage de fiction. Mais le vrai était sans doute plutôt un illuminé lubrique qui a bénéficié d’un concours de circonstances pour se hisser au sommet de l’empire et laisser libre cours à ses envies, tout en restant un paysan. Et qui, comme à peu près tout le monde, n’a pas survécu à une balle en pleine tête. A noter que si la noblesse s’est félicitée de la mort de Raspoutine, le petit peuple et les paysans y ont vu le meurtre d’un des leurs par l’élite, et qu’en tout état de cause on ne peut pas vraiment dire que sa disparition a assuré la pérennité de la lignée Romanov en particulier et de l’empire russe en général.

– Ouais. Message aux générations futures : si un gars appelé Tine se rapproche des cercles du pouvoir russe début du 22e siècle, débarrassez-vous-en tout de suite.

– C’est pas idiot.

– Non mais attends, t’avais pas dit qu’on allait redonner vie à la légende ?

– Je confirme. C’est à suivre.

On va peut-être quand même aller vérifier ce machin dans un bocal. Vous pouvez soutenir notre voyage d’étude ici.

3 réflexions sur « On fait un sort au sorcier »

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