C’est un fameux deux-mâts…

C’est un fameux deux-mâts…

– Je ne dis pas que ça ne marche plus jamais. Je dis qu’à force d’en bouffer, il n’y a plus beaucoup d’histoires de fantômes qui me font peur.

– Plus d’émotions, donc. Tu es en train de devenir un psychopathe. Il y avait des indices, évidemment, mais…

– Hein ?

– Mais si. C’est la théorie d’Anne Rice.

– Anne Rice a une théorie sur le fait que les fantômes ne me filent plus tellement les chocottes ?

– Non, elle a une théorie intéressante sur les vampires. Si Lestat et ses p’tits potes deviennent complètement cinglés et indifférents à toutes les souffrances qu’ils déclenchent, c’est parce qu’ils s’emmerdent comme des rats morts.

« Fans compter qu’on a un mal fou à fermer la bouffe fanf fe bouffer la voue avec fes putains de ratiffes pointues »

– Non-morts, en l’occurrence.

– Ce qu’elle veut dire, c’est qu’après quelques siècles, tout devient fadasse, du point de vue d’un vampire qui finit par avoir à peu près tout vu, tout lu et tout expérimenté. Plus de surprise, plus d’émotions nouvelles. Plus de nouveauté. Tu as beau boire des cous, rien n’y fait.

– « La chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres ».

– Exactement. Plus rien n’ayant de goût, les vampires de Rice sont pour ainsi dire destinés à devenir de plus en plus brutaux, sadiques et violents pour tenter de ressentir à nouveau quelque chose de neuf.

– Et si je comprends bien, tu me compares avec des machines à tuer séculaires et pleines de dents pointues parce que je ne me donne même plus la peine de lever un sourcil quand oh surprise, un machin horrible apparait dans le reflet du miroir de la salle de bain d’un sympathique héros qui se brosse les dents par une nuit de pleine lune dans une vieille maison qui craque de partout ?  

– Voilà.

– Eh bien détrompe-toi, il y a toujours des trucs qui me font peur dans la catégorie fantômes & mystères.

– Du genre.

– Du genre les bateaux.

– C’est vrai qu’il y a toujours des poulpes géants pas loin.

– Déjà. Mais surtout, les bateaux-fantômes, ça existe. Vraiment.

Et on a vu les documentaires les plus rigoureux.

– Oh pitié. On parle juste d’épaves dérivantes dont on a évacué les équipages et qui se baladent avant de taper une côte tôt ou tard.

– La plupart du temps, oui. Mais parfois…

– Parfois quoi ?

– Parfois, on ne sait toujours pas ce qui s’est passé et c’est CHELOU SAM.

– Tu peux lâcher mon gilet et te calmer un peu ? Merci. Tu penses à quel barlu ?

– La Mary Celeste.

« Coucou, je suis derrière toi. »

– Quoi ? Cette vieillerie ? mais enfin tout le monde sait ce qui s’est pass…

– Ah bon ?

– On ne sait pas ce qui s’est passé, c’est ça ?

– Tout le monde connaît le nom de la Mary Celeste, tout le monde sait qu’on parle d’un bateau fantôme mais en réalité, ça s’arrête en général à peu près-là. Je parie que tu ne serais pas foutu de me dire de quand date cette histoire, par exemple.  

– Mon honnêteté proverbiale m’oblige à reconnaître que n… C’est un excellent café que tu viens de me tousser à travers la terrine.

– Pardon. Mais revenons à 1872, si tu veux bien.

– Je n’ai rien contre 1872.

– Parfait. Il ne s’y passe pas grand-chose, pour être honnête. 1872, c’est une de ces années où l’Histoire a décidé de ne pas se fouler plus que ça. Du moins jusqu’en décembre.

– Il se passe quoi, en décembre ?

– Le 4 décembre 1872, le timonier du Dei Gratia, un navire marchand anglais qui croise du côté des Açores, aperçoit à quelques milles de distance les voiles carrées d’un brigantin, un navire à deux mâts. Jusque-là, rien de surprenant mais plus la distance se réduit, plus le capitaine Morehouse et son équipage commencent à se dire que quelque chose cloche à bord de la Mary Celeste, le nom qui figure à la proue.

– Quoi ?

– La manière erratique dont le navire avance, déjà, en zigzags et comme par à-coups. Et puis la position anormale de ses voiles. Et plus on s’approche, moins ça va. Il n’y a personne sur le pont et aucun marin ne répond aux appels. Le capitaine du Dei Gratia décide d’envoyer deux hommes à bord du navire.

– MAIS FAUT JAMAIS FAIRE CA ENFIN.

– Oh si, deux, ça va. Tant qu’ils ne se séparent pas, tu sais, le côté « je descends jeter un œil dans la cave ». Bref : les deux marins font le tour du voilier qui devrait normalement compter une petite dizaine de matelots.

– Et ils trouvent quelque chose ?

– Oh oui : des cacahuètes.

– Attends, des vraies cacahuètes ?

– Non, j’étais métaphorique.

– Préviens, la prochaine fois.

– Il n’y a personne à bord, pas un matelot, pas un passager. Pas âme qui vive. En revanche, le bateau a des trucs à raconter.

– J’ai eu un frisson.

– Tu vois. Certaines de ses voiles ont disparu, d’autres sont dans un sale état et la moitié du gréement pendouille lamentablement. Le canot de sauvetage a disparu et il y a un mètre d’eau dans la cale, ce qui n’a d’ailleurs rien de dramatique en soi. Le navire est abandonné, mais pas du tout sur le point de sombrer, loin de là. Et il y a autre chose de plus curieux.

– Ah.

–  Tout est en à peu près en ordre à bord. Personne ne s’est occupé d’entretenir les cordages ou de faire les cuivres récemment, certes, tout est humide à cause des embruns et de l’humidité qui est passée par les ouvertures, toutes laissées grandes ouvertes, d’accord… Mais en dehors de ça, chaque chose est à sa place. La cargaison est intacte, les placards débordent de bouffe, la cuisine est bien rangée… Et il n’y a pas le moindre signe de violence, d’accident ou d’incendie. Tu places six ou huit marins à bord et la Mary Celeste peut reprendre sa route en quelques heures et on peut même te servir un repas chaud. Et puis rien n’a disparu – enfin presque rien.

–  C’est-à-dire ?

– Le canot de sauvetage, déjà. Et puis dans les quartiers du capitaine, on retrouve un sabre dans son fourreau et quelques objets personnels, mais aucun instrument de navigation. Dans la cabine du second, les marins mettent la main sur le livre de bord.

– Laisse-moi deviner, la dernière ligne est tracée d’une main tremblante qui écrit « la Chose racle contre la coque et rôde autour de nous, dieu nous prot… » avant de s’interrompre brusquement ?

– Pas du tout. La dernière entrée, datée du 28 novembre – neuf jours plus tôt – est tout ce qu’il y a de banale. Ce matin-là, la Mary Celeste voguait à 700 kilomètres de l’endroit où le Dei Gratia l’a trouvée. Depuis, plus rien. L’équipage et les passagers se sont évaporés et grâce au livre de bord, justement, le capitaine Morehouse peut mettre un nom sur chacun d’entre d’entre eux.

– El le bilan ?

– Dix personnes en tout : sept hommes d’équipage, le capitaine Briggs – dont Morehouse était un bon copain, d’ailleurs – sa femme Sarah et leur deuxième enfant, Sophia, une petite fille de deux ans.

– Oh merde, je déteste quand il y a des gosses. C’est qui, ce Briggs ?

Le propriétaire d’une barbe comme on n’en fait plus, déjà.

– Un professionnel de la mer dont la réputation est sans tâche, dans le métier comme dans le privé. Il a 37 ans et c’est un marin respecté, connu pour prendre soin de ses hommes et d’autant plus attaché à la Mary Celeste qu’il en possède un tiers.

-Mais qu’est-ce qu’il fout avec sa femme et sa gamine à bord d’un bateau-marchand ?

– La Mary Celeste est un bateau qui a été construit il y a douze ans mais vient tout juste d’être remis à neuf à New-York. Briggs, qui a investi une bonne partie des ses économies dedans, a planifié une première traversée de l’Atlantique qui doit l’emmener jusqu’à Gênes pour y livrer sa cargaison. C’est un voyage plutôt long, d’où l’idée d’emmener sa femme et sa petite : pour les voir près de lui, et pour leur faire découvrir l’Italie. C’est pour ça qu’il s’est entouré d’un équipage trié sur le volet. Des hommes d’expérience, qu’il connaît bien et avec qui il a déjà navigué.

– Attends voir un truc…

– Oui ?

– C’est quoi, la cargaison ?

– 1700 tonneaux d’alcool.

– Bon ben cherche pas plus loin.

– Hein ? Non, pas de l’alcool à boire, tu peux oublier l’idée de la beuverie qui tourne mal. C’est de l’alcool dénaturé, dans les tonneaux. Celui qu’on utilise dans l’industrie ou qu’on fait brûler dans des réchauds, pas celui qu’on descend joyeusement en braillant des trucs de marins sur des îles mystérieuses et des coffres remplis d’or avec un perroquet qui gueule pièèèèèece de huiiit.

– Oh.

– Ben voilà. Le voyage de la Mary Celeste, c’est un voyage banal, un équipage compétent, un capitaine expérimenté.

– Avec une femme et un enfant à bord quand même.

– Je t’accorde que ça, c’est rare. Bref : l’équipage du Dei Gratia se débrouille pour prendre le brigantin en remorque et pour le traîner derrière lui sur 1500 bornes jusqu’à Gibraltar ; où on confie le navire au tribunal maritime, l’instance chargée d’enquêter sur ce genre de trucs.

« Ah ben merci du cadeau. »

– Mais quel truc, d’ailleurs ?

– Ben c’est tout le problème. L’enquête ne débouche sur rien et les autorités de Gibraltar se retrouvent avec un joli bâtiment sur les bras dont personne ne veut, vu la réputation de navire hanté qu’on lui taille immédiatement dans la presse, évidemment fascinée par cette histoire. La Mary Celeste est vendue et revendue plusieurs fois avant de finir ses jours sur un récif près d’Haïti.

– Eh ben décidément, il aura porté chance jusqu’au bout, ce barlu.  

– Oh ce n’est pas une question de chance, son nouveau capitaine l’avait soigneusement fait exprès.

– Hein ?

– Oui, une sombre histoire d’arnaque à l’assurance.

– Ah bien. Mais il s’est passé QUOI, bordel, dans les Açores ?

– Ah, oui. Ça.

– MAIS TU VAS LE CRACHER LE FIN MOT DE L’HISTOIRE OUI.

– J’aimerais bien, mais je ne peux pas.

– … Attends je vais te tisonner le fion avec la bûche qui est en train de cramer, moi, tu vas voir si tu peux p…

– Je ne peux pas parce qu’on ne sait pas.

– Dix personnes disparaissent sur une des routes commerciales les plus fréquentées de l’Atlantique et personne ne sait ce qui s’est passé ?

– Ben non. Ce ne sont pas les hypothèses qui manquent mais on n’a aucune certitude. On a littéralement tout imaginé : l’iceberg, la tornade, le tsunami, la maladie, la piraterie… On a même accusé le capitaine Morehouse d’avoir buté lui-même tout l’équipage avant de ramener la Mary Celeste, on l’a aussi soupçonné d’avoir monté une fraude à l’assurance avec son copain Briggs… Et un autre ahuri a même suggéré sans l’ombre d’un début de bout de preuve que Briggs avait buté tout le monde avant de se suicider, pour te donner une idée du niveau de délire. Mais aucune explication n’est convaincante et aucune ne colle avec ce qu’on a constaté à bord. Même l’idée de la fraude à l’assurance ne tient pas une seconde pour la bonne raison qu’il n’y a littéralement pas l’ombre d’une preuve de tout ça. Morehouse, qui a plutôt mal pris les accusations en question, a été entièrement blanchi.

– Et des pirates ?

–  Des pirates qui auraient oublié de piquer la cargaison, ou des pirates qui auraient buté dix personnes en prenant soin de tout laisser bien propre et bien à sa place à bord avant de nettoyer le sang bien comme il faut ?

– Oui, bon OK, pas des pirates. Une mutinerie ?

– Une mutinerie contre un capitaine unanimement apprécié ? Avec des mutins qui se barrent à la rame au milieu de nulle pas en laissant toutes leurs affaires derrière eux ?

… Une tempête ?

– Ce serait bien la première fois dans l’histoire de la marine qu’un ouragan est assez gentil pour ne rien renverser à bord d’un bateau tout en se débrouillant pour expédier tous les occupants à la mer, y compris une gamine de deux ans qui ne devait pas franchement participer à la manœuvre.

– Attends, attends… Tu as bien dit que la chaloupe de secours n’était plus à bord ?

– Oui.

– Ils n’auraient pas pu avoir peur d’un truc et abandonné le navire ?

– Et quel genre de « truc » fait que tu quittes un navire solide et en parfait état de marche pour te lancer à la rame et en plein océan sur une coquille de noix avec une gamine de deux ans, Sam ?

– Je… Un Kraken ?

– Ben tiens, et puis la visite des petits gris de X-Files, aussi. Non, rien ne se tient. Aucune explication ne parait vraiment plausible, pas même celle d’un risque d’explosion de l’alcool stocké à bord qui aurait poussé Briggs à évacuer à toute allure – sauf qu’il n’y a littéralement aucun signe en ce sens, la cargaison étant parfaitement intacte C’est ce qu’on appelle un mystère chimiquement pur.

– Mais alors quoi ?

– Alors rien. Tu peux classer la Mary Céleste dans la longue liste des mystères sans solution d’une part, dans celle des mythes d’autre part. Et surtout, bon courage pour y voir clair vu la couche de couenneries qui se sont accumulées autour.

– Ah, les médias.

– Oui, les médias. Et puis Conan Doyle, surtout.

– Hein ?

– La presse porte clairement une part de responsabilité dans la légende maléfique qui entoure la Mary Celeste. Petit à petit, des détails imaginaires ont commencé à apparaître sous la plume de reporters que la conscience professionnelle n’étouffait pas. On a commencé à raconter qu’il y avait encore du feu qui couvait dans le poêle de la cuisine, que le repas était servi à table et encore tiède, qu’il y avait un chat noir en pleine forme à bord… Mais le vrai responsable de toutes les légendes que tu trouves à longueur de blog, c’est Conan Doyle.

Encore lui ? Décidemment. Il va finir par prendre ses quartiers ici.

– Oui, hein, on le retrouve toujours dans les bons coups, lui. En 1872, Doyle a treize ans mais il y a de bonnes chances qu’il ait eu vent de cette histoire. Douze ans plus tard, il n’a pas encore écrit une ligne de la série des Sherlock Holmes, mais il a vingt-cinq ans et il cherche comment percer sur la scène littéraire londonienne. C’est là qu’il décide de broder autour de cette histoire de bateau fantôme en écrivant une nouvelle, « Le récit de J. Habakuk Jephson ». Dans son histoire, qu’il présente comme le témoignage d’un survivant, le mystère de la Mary Celeste devient la sombre histoire d’un horrible sauvage noir, Septimius Goring, qui aurait monté une mutinerie pour se venger des Blancs avant de massacrer tout l’équipage. C’est évidemment une parfaite fiction truffée de clichés légèrement racistes sur les bords et au milieu, soit dit en passant, mais l’histoire est suffisamment bien écrite pour faire un tabac et lancer la carrière de Doyle. Lequel est d’ailleurs tombé de l’armoire en constatant que certains journaux américains comme Boston Herald avaient reproduit sa nouvelle, sans autorisation d’ailleurs, en la prenant au premier degré…

Capitaine Conan.

– Quand la légende est plus belle que la réalité…

– … Imprime la légende.

4 réflexions sur « C’est un fameux deux-mâts… »

  1. On ne peut pas imaginer l’exercice d’évacuation qui tourne mal ?

    « – Ok tout s’est bien passé on peut évacuer le bateau en 5 minutes. Matelot Johnson, ramenez le canot à bord en tirant sur le filin amarré au bateau
    – le quoi capitaine ?
    – Matelot Johnson vous êtes un abruti »

    Je me doute que ce n’est pas ça et que ça a déjà été éliminé (sans doute pas d’exercice à cet époque, pas noté dans le journal de bord…) que tout le monde se creuse la tête depuis plus d’un siècle et que ça restera un cas à la Jack l’éventreur mais J’AI BESOIN D’UNE EXPLICATION !

    1. J’aime bien cette version. Pas noté dans le journal de bord car le capitaine veut que la surprise soit totale et qu’il mettra le journal à jour à la fin de l’exercice…

  2. Est-ce que c’est possible que l’équipage ait été victime d’une hallucination collective à cause d’un truc pas frais dans les rations…? Mouais. Probablement pas…

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